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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/658

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LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE.

prends une gorgée de celui-ci, c’est un suc généreux qui écarte les sombres imaginations du cerveau de l’homme. »

Il but avidement ; cette liqueur bienfaisante rétablit l’équilibre entre ses facultés.

Nous versâmes sur le chemin ce vin rouge qui était devenu noir comme de l’encre ; il forma de gros bouillons en pénétrant dans la terre, et il me sembla entendre comme de sourds mugissements, des voix confuses, des soupirs, mais si faibles qu’on eût dit qu’ils s’échappaient d’une contrée lointaine, et que notre oreille de chair ne pouvait les saisir, mais seulement les fibres les plus intimes du cœur. C’était le dernier soupir d’Abel, lorsque son frère l’abattit sur l’herbe, et que la terre s’abreuva de son sang.

Hippel était trop ému pour faire attention à ce phénomène, mais j’en fus profondément frappé. En même temps je vis un oiseau noir, gros comme le poing, sortir d’un buisson et s’échapper en jetant un petit cri de terreur.

« Je sens, me dit alors Hippel, que deux principes contraires luttent dans mon être, le noir et le blanc, le principe du bien et du mal, marchons ! »

Nous poursuivîmes notre route.

« Ludwig, reprit bientôt mon camarade, il se passe dans ce monde des choses tellement étranges, que l’esprit doit s’humilier en tremblant. Tu sais que je n’ai jamais parcouru ce pays. Eh bien, hier je rêve, et aujourd’hui je vois de mes yeux la fantaisie du rêve se dresser devant moi ; regarde ce paysage, c’est le même que j’ai vu pendant mon sommeil. Voici les ruines du vieux château où je fus atteint d’apoplexie. Voici le sentier que j’ai parcouru, et là-bas se trouvent mes quatre arpents de vigne. Il n’y a pas un arbre, pas un ruisseau, pas un buisson, que je ne reconnaisse, comme si je les avais vus cent fois. Lorsque nous aurons tourné le coude du chemin, nous verrons au fond de la vallée, le village de Welche : la deuxième maison à droite est celle du bourgmestre ; elle a cinq fenêtres en haut sur la façade, quatre en bas et la porte. À gauche de ma maison, c’est-à-dire de la maison du bourgmestre, tu verras une grange, une écurie. C’est là que j’enfermais mon bétail. Derrière, dans une petite cour, sous une vaste échoppe, se trouve un pressoir à deux chevaux. Enfin, mon cher Ludwig, tel que je suis, me voilà ressuscité. Le pauvre bourgmestre le regarde par mes yeux, il te parle par ma bouche, et si je ne me souvenais pas qu’avant d’être bourgmestre, ladre, avare, riche propriétaire, j’ai été Hippel, le bon vivant, j’hésiterais à dire qui je suis, car ce que je vois me rappelle une autre existence, d’autres habitudes, d’autres idées. »

Tout se passa comme Hippel me l’avait prédit ; nous vîmes le village de loin, au fond d’une superbe vallée, entre deux riches coteaux, les maisons éparpillées au bord de la rivière ; la deuxième à droite était celle du bourgmestre.

Tous les individus que nous rencontrâmes, Hippel eut un vague souvenir de les avoir connus ; plusieurs lui parurent même tellement familiers, qu’il fut sur le point de les appeler par leur nom ; mais le mot restait sur sa langue, il ne pouvait le dégager de ses autres souvenirs. D’ailleurs, en voyant l’indifférente curiosité avec laquelle on nous regardait, Hippel sentit bien qu’il était inconnu, et que sa figure masquait entièrement l’âme défunte du bourgmestre.

Nous descendîmes dans une auberge, que mon ami me signala comme la meilleure du village, il la connaissait de longue date.

Nouvelle surprise : la maîtresse de l’auberge était une grosse commère, veuve depuis plusieurs années, et que le bourgmestre avait convoitée en secondes noces.

Hippel fut tenté de lui sauter au cou, toutes ses vieilles sympathies se réveillèrent à la fois. Cependant il parvint à se modérer : le véritable Hippel combattait en lui les tendances matrimoniales du bourgmestre. Il se borna donc à lui demander, de son air le plus aimable, un bon déjeuner et le meilleur vin de l’endroit.

Lorsque nous fûmes attablés, une curiosité bien naturelle porta Hippel à s’informer de ce qui s’était passé dans le village depuis sa mort.

« Madame, dit-il à notre hôtesse avec un sourire flatteur, vous avez sans doute connu l’ancien bourgmestre de Welche ?

— Est-ce celui qui est mort, il y a trois ans, d’un coup d’apoplexie ? demanda-t-elle.

— Précisément, répondit mon camarade en fixant sur la dame un regard curieux.

— Ah ! si je l’ai connu ! s’écria la commère, cet original, ce vieux ladre qui voulait m’épouser. Si j’avais su qu’il mourrait si tôt, j’aurais accepté. Il me proposait une donation mutuelle au dernier survivant. »

Cette réponse déconcerta un peu mon cher Hippel ; l’amour-propre du bourgmestre était horriblement froissé en lui. Pourtant il se contint.

«  Ainsi, vous ne l’aimiez pas, Madame ! dit-il.

—Comment est-il possible d’aimer un homme laid, sale, repoussant, ladre, avare ? »