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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/657

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LE BOURGMESTRE EN BO’üTEILLE.

« On déposa le brancard, ils me passèrent tous en revue.

« C’est bien lui, disait l’un.

— Il est bien mort, » disait l’autre.

« Ma gouvernante arriva aussi, et joignant les mains d’un air pathétique :

« Qui aurait pu prévoir ce malheur ? s’écriat-elle. Un homme gros et gras, bien portant ! Que nous sommes peu de chose ! »

« Ce fut toute mon oraison funèbre.

« On me porta dans une chambre et l’on m’étendit sur un lit de paille.

« Quand l’un de mes cousins tira les clefs de ma poche, je voulus jeter un cri de rage. Malheureusement, les âmes n’ont plus de voix ; enfin, mon cher Ludwig, je vis ouvrir mon secrétaire, compter mon argent, évaluer mes créances, je vis poser des scellés, je vis ma gouvernante dérober en cachette mes plus belles nippes ; et, quoique la mort m’eût affranchi de tous les besoins, je ne pus m’empêcher de regretter jusqu’aux liards que je voyais enlever.

« On me déshabilla, on me revêtit d’une chemise, on me cloua entre quatre planches, et j’assistai à mes propres funérailles.

« Quand ils me descendirent dans la fosse, le désespoir s’empara de mon âme : tout était perdu ! C’est alors que tu m’éveillas, Ludwig ; et je crois encore entendre la terre crouler sur mon cercueil. »

Hippel se tut, et je vis un frisson parcourir tout son corps.

Nous restâmes longtemps méditatifs, sans échanger une parole ; le chant d’un coq nous avertit que la nuit touchait à sa fin, les étoiles parurent s’effacer à l’approche du jour. D’autres coqs lancèrent leurs voix perçantes dans l’espace, et se répondirent d’une ferme à l’autre. Un chien de garde sortit de sa niche pour faire sa ronde matinale ; puis une alouette, encore ensommeillée, gazouilla quelques notes de sa joyeuse chanson.

« Hippel, dis-je à mon camarade, il est temps de partir, si nous voulons profiter de la fraîcheur.

— C’est vrai, me dit-il, mais avant tout, il faut se mettre quelque chose sous la dent. »

Nous descendîmes, l’aubergiste était en train de s’habiller ; quand il eut passé sa blouse, il nous servit les débris de notre repas ; il emplit une de mes cruches de vin blanc, l’autre de vin rouge, il sella nos deux haridelles et nous souhaita un bon voyage.

Nous n’étions pas encore à une demi-lieue de l’auberge lorsque mon ami Hippel, toujours dévoré par la soif, prit une gorgée de vin rouge.

« Prrr ! fit-il comme frappé de vertige. Mon rêve, mon rêve de la nuit. »

Il mit son cheval au trot pour échapper à cette vision, qui se peignait en caractères étranges dans sa physionomie ; je le suivis de loin, ma pauvre rossinante réclamait des ménagements.

Le soleil se leva, une teinte pâle et rose envahit l’azur sombre du ciel, les étoiles se perdirent au milieu de cette lumière éblouissante, comme un gravier de perles dans les profondeurs de la mer.

Aux premiers rayons du matin, Hippel arrêta son cheval et m’attendit.

« Je ne sais, me dit-il, quelles sombres idées se sont emparées de moi. Ce vin rouge doit avoir quelque vertu singulière, il flatte mon gosier, mais il attaque mon cerveau.

— Hippel, lui répondis-je, il ne faut pas se dissimuler que certaines liqueurs renferment les principes de la fantaisie et même de la fantasmagorie. J’ai vu des hommes gais devenir tristes, des hommes tristes devenir gais, des hommes d’esprit devenir stupides, et réciproquement, avec quelques verres de vin dans l’estomac. C’est un profond mystère ; quel être insensé oserait mettre en doute cette puissance magique de la bouteille ? N’est-ce pas le sceptre d’une force supérieure, incompréhensible, devant laquelle nous devons incliner le front, puisque tous nous en subissons parfois l’influence divine ou infernale ? »

Hippel reconnut la force de mes arguments, et resta silencieux, comme perdu dans une immense rêverie.

Nous cheminions par un étroit sentier, qui serpente sur les bords de la Queich. Les oiseaux faisaient entendre leur ramage, la perdrix jetait son cri guttural, en se cachant sous les larges feuilles de vignes. Le paysage était magnifique, la rivière murmurait en fuyant à travers de petits ravins. À droite et à gauche, se déroulaient les coteaux chargés de superbes récoltes.

Notre route formait un coude au versaat de la côte. Tout à coup, mon ami Hippel resta immobile, la bouche ouverte, les mains étendues dans l’attitude de la stupeur ; puis, rapide comme une flèche, il se retourna pour fuir, mais je saisis la bride de son cheval.

« Hippel, qu’as-tu ? m’écriai-je, est-ce que Satan s’est mis en embuscade devant toi ? Est-ce que l’ange de Balaam a fait briller son glaive à tes yeux ?

— Laisse-moi, disait-il en se débattant, mon rêve, c’est mon rêve !

— Allons, calme-toi, Hippel, le vin rouge renferme sans doute des propriétés nuisibles ;