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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/649

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demoiselles de la ville ne voulaient plus entendre parler de dause.

« Je ne suis pas méchant, disait le sergent Duchêne, mais si je tenais votre Zacharias Piper, il en verrait des dures. »

Avec tout cela, les plus désolés étaient encore Daniel Spitz, le secrétaire de la mairie, Jérôme Bertha, le fils du maître de poste, le percepteur des contributions Dujardin, et moi. — Huit jours avant, nous avions fait le voyage de Strasbourg pour nous procurer des costumes. L’oncle Tobie m’avait même donné cinquante francs de sa poche, afin que rien ne fût épargné. Je m’étais donc choisi, chez mademoiselle Dardenai, sous les petites arcades, un costume de Pierrot. C’est une espèce de chemise à larges plis et longues manches, garnie de boutons en forme d’oignons, gros comme le poing, qui vous ballottent depuis le menton jusque sur les cuisses. On se couvre la tête d’une calotte noire, on se blanchit la figure de farine et, pourvu qu’on ait le nez long, les joues creuses et les yeux bien fendus, c’est admirable.

Dujardin, à cause de sa large panse, avait pris un costume de Turc, brodé sur toutes les coutures ; Spitz un habit de Polichinelle, formé de mille pièces rouges, vertes et jaunes, une bosse devant, une autre derrière , le grand chapeau de gendarme sur la nuque ; on ne pouvait rien voir de plus beau. — Jérôme Bertha devait être en sauvage, avec des plumes de perroquet Nous étions sûrs d’avance que toutes les filles quitteraient leurs sergents, pour se pendre à nos bras.

Et quand on fait de pareilles dépenses, de voir que tout s’en aille au diable par la faute d’une vieille folle ou d’un Zacharias Piper, n’y a-t-il pas de quoi prendre le genre humain en grippe ?

Enfin, que voulez-vous ! Les gens ont toujours été les mêmes ; les fous auront toujours le dessus.

Le mardi-gras arrive. Ce jour-là, le ciel était plein de neige. On regarde à droite, à gauche, en haut, en bas, pas de comète ! Les demoiselles paraissent toutes confuses ; les garçons couraient chez leurs cousines, chez leurs tantes, chez leurs marraines, dans toutes les maisons : « Vous voyez bien que la vieille Finck est folle, toutes vos idées de comète n’ont pas de bon sens. Est-ce que les comètes arrivent en hiver ? Est-ce qu’elles ne choisissent pas toujours le temps des vendanges ? Allons, allons, il faut se décider, que diable ! Il est encore temps, etc. »

« De leur côté, les sous-officiers passaient dans les cuisines et parlaient aux servantes ; ils les exhortaient, et les accablaient de reproches. Plusieurs reprenaient courage. Les vieux et les vieilles arrivaient bras dessus bras dessous, pour voir la grande salle de la mairie, les soleils de sabres, poignards et les petits drapeaux tricolores entre les fenêtres excitaient l’admiration universelle. Alors tout change, on se rappelle que c’est mardi-gras ; les demoiselles se dépêchent de tirer leurs jupes de l’armoire et de cirer leurs petits souliers.

À dix heures, la grande salle de la mairie était pleine de monde ; nous avions gagné la bataille : pas une demoiselle de Hunebourg ne manquait à l’appel. Les clarinettes, les trombones, la grosse caisse résonnaient, les hautes fenêtres brillaient dans la nuit, les valses tournaient comme des enragées, les contredanses allaient leur train ; les filles et les garçons étaient dans une jubilation inexprimable ; les vieilles grand’mères, bien assises contre les guirlandes, riaient de bon cœur. On se bousculait dans la buvette ; on ne pouvait pas servir assez de rafraîchissements, et le père Zimmer, qui avait la fourniture par adjudication, peut se vanter d’avoir fait ses choux gras en celte nuit.

Tout le long de l’escalier extérieur, on voyait descendre en trébuchant ceux qui s’étaient trop rafraîchis. Dehors, la neige tombait toujours.

L’oncle Tobie m’avait donné la clef de la maison, pour rentrer quand je voudrais. Jusqu’à deux heures, je ne manquai pas une valse, mais alors j’en avais assez, les rafraîchissements me tournaient sur le cœur. Je sortis. Une fois dans la rue, je me sentis mieux et me mis à délibérer, pour savoir si je remonterais ou si j’irais me coucher. J’aurais bien voulu danser encore ; mais d’un autre côté j’avais sommeil.

Enfin je me décide à rentrer, et je me mets en route pour la rue Saint-Sylvestre, le coude au mur, en me faisant toutes sortes de raisonnements à moi-même.

Depuis dix minutes, je m’avançais ainsi dans la nuit, et j’allais tourner au coin de la fontaine, quand, levant le nez par hasard, je vois derrière les arbres du rempart une lune rouge comme de la braise, qui s’avançait par les airs. Elle était encore à des milliers de lieues, mais elle allait si vite, que dans un quart d’heure elle devait être sur nous.

Cette vue me bouleversa de fond en comble ; je sentis mes cheveux grésiller, et je me dis : « C’est la comète ! Zacharias Piper avait raison ! »

Et, sans savoir ce que je faisais, tout à coup je me remets à courir vers la mairie, je re-