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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/643

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L’ŒIL INVISIBLE

mausse apparut avec son panier. Elle paraissait fatiguée, hors d’haleine. Les franges de son bonnet lui pendaient sur le nez ; se cramponnant d’une main à la rampe, elle gravit l’escalier.

Il faisait une chaleur suffocante, c’était précisément un de ces jours où tous les insectes, les grillons, les araignées, les moustiques, remplissent les vieilles masures de leurs bruits de râpes et de tarières souterraines.

Flédermausse traversa lentement la galerie, comme un furet qui se sent chez lui. Elle resta plus d’un quart d’heure dans la cuisine, puis revint étendre son linge, et donner un coup de balai sur les marches, où traînaient quelques brins de paille. Enfin, elle leva la tête, et se mit à parcourir de ses yeux verts le tour du toit, cherchant, furetant du regard.

Par quelle étrange intuition soupçonnait-elle quelque chose ? Je ne sais, mais j’abaissai doucement l’ardoise et je renonçai à faire le guet ce jour-là.

Le lendemain, Flédermausse paraissait rassurée. Un angle de lumière se déchiquetait dans la galerie.

En passant, elle prit une mouche au vol et la présenta délicatement à une araignée établie dans l’angle du toit.

L’araignée était si grosse, que, malgré la distance, je la vis descendre d’échelon en échelon, puis glisser le long d’un fil, comme une goutte de venin, saisir sa proie entre les mains de la mégère et remonter rapidement. Alors la vieille regarda fort attentivement, ses yeux se fermèrent à demi ; elle éternua, et se dit à elle-même d’un ton railleur :

« Dieu vous bénisse ! la belle, Dieu vous bénisse ! »

Durant six semaines, je ne pus rien découvrir touchant la puissance de Flédermausse ; tantôt assise sous l’échoppe, elle pelait ses pommes de terre ; tantôt elle étendait son linge sur la balustrade. Je la vis filer quelquefois, mais jamais elle ne chantait, comme c’est la coutume des bonnes vieilles femmes, dont la voie chevrotante se marie si bien au bourdonnement du rouet.

Le silence régnait autour d’elle. Elle n’avait pas de chat, cette société favorite des vieilles filles ; pas un moineau ne venait se poser sur ses chêneaux ; les pigeons, en passant au-dessus de sa cour, semblaient étendre l’aile avec plus d’élan. — On aurait dit que tout avait peur de son regard.

L’araignée seule se plaisait dans sa compagnie.

Je ne conçois pas ma patience durant ces longues heures d’observation ; rien ne me lassait, rien ne m’était indifférent ; su moindre bruit, je soulevais l’ardoise : c’était une curiosité sans bornes, stimulée par une crainte indéfinissable.

Toubac se plaignait.

« Maître Christian, me disait-il, à quoi diable passez-vous votre temps ? Autrefois vous me donniez quelque chose toutes les semaines ; à présent c’est à peine tous les mois. Oh ! les peintres ! on a bien raison de dire : « Paresseux comme un peintre ! » Aussitôt qu’ils ont quelques kreutzers devant eux, ils mettent les mains dans leurs poches et s’endorment ! »

Je commençais moi-même à perdre courage. J’avais beau regarder, épier, je ne découvrais rien d’extraordinaire. J’en étais à me dire que la vieille pouvait bien n’être pas si dangereuse que je lui faisais peut-être tort de la soupçonner ; bref, je lui cherchais des excuses ; mais un beau soir que, l’œil à mon trou, je m’abandonnais à ces réflexions bénévoles, la scène changea brusquement.

Flédermausse passa sur la galerie avec la rapidité de l’éclair ; elle n’était plus la même : elle était droite, les mâchoires serrées, le regard fixe, le cou tendu, ; elle faisait de grands pas ; ses cheveux gris flottaient derrière elle,

« Oh ! oh ! me dis-je, il se passe quelque chose : attention ! » Mais les ombres descendirent sur cette grande demeure, les bruits de la ville expirèrent, le silence s’établit.

J’allais m’étendre sur ma couche, quand, jetant les yeux par la lucarne, je vis la fenêtre en face illuminée : un voyageur occupait la chambre du pendu.

Alors toutes mes craintes se réveillèrent ; l’agitation de Flédermausse s’expliquait : elle flairait une victime !

Je ne pus dormir de la nuit. Le froissement de la paille, le grignotement d’une souris sous le plancher, me donnaient froid. Je me levai, je me perchai à la lucarne, j’écoutai ! La lumière d’en face était éteinte. Dans l’un de ces moments d’anxiété poignante, soit illusion, soit réalité, je crus voir la vieille mégère qui regardait aussi et prêtait l’oreille.

La nuit se passa, le jour vint grisonner mes vitres ; peu à peu les bruits, les mouvements de la ville montèrent. Harassé de fatigue et d’émotions, je finis par m’endormir, mais mon sommeil fut court ; dès huit heures, j’avais repris mon poste d’observation.

Il parait que la nuit de Flédermausse n’avait pas été moins orageuse que la mienne ; lorsqu’elle poussa la porte de la galerie, une pâleur livide couvrait ses joues et sa nuque