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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/64

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

La conversation s’animait, on parlait du bal de madame la sous-préfète, on citait les personnes qui devaient en être : il y aurait grand gala pour la clôture ; un pâté de Strasbourg était en route. M. le garde général souriait avec finesse ; quand on lui parlait de perdreaux, de gelinottes, il ne disait ni oui ni non.

Puis arrivaient les confidences ! on tirait de son gilet sa carte d’invitation : « Ah ! vous en êtes, mon cher ?… Charmé ! — Et vous aussi ? » On se félicitait.

Mais ce qui mit le comble à la satisfaction générale, ce fut d’apprendre par le noble baron de Pipelnaz l’arrivée prochaine de M. le préfet. Alors on trouva mille rapports secrets entre ce voyage et le bal de madame la sous-préfète. Sans aucun doute, M. le préfet voudrait bien y assister. Quel événement ! Tous les conviés se regardaient avec une sorte d’extase. Être du même bal que M. le préfet ! Souper à la même table que M. le préfet !

Ceux qui n’avaient pas encore reçu leur carte d’invitation continuaient à jouer, criant : « Trois rois ! quatorze d’as ! » d’une voix éclatante, sans avoir l’air de prêter l’oreille. M. le pasteur lui-même semblait fort grave, et lisait son journal avec une attention soutenue ; mais ils ne pouvaient dissimuler leur déconfiture, elle se lisait clairement dans leur mine, on les plaignait sincèrement. Ils étaient bien à plaindre !

« Ô grand Démiourgos ! pensait maître Frantz, est-il possible de s’occuper de futilités semblables, au lieu de songer à la transformation des corps et à la pérégrination des âmes ? »

Dans sa pitié profonde, l’illustre philosophe aurait pris la parole tout de suite ; mais il jugea convenable d’attendre que l’enthousiasme de ces gens se fût un peu calmé.

On formait alors de petites sociétés d’intimes, pour prendre le punch ou le vin chaud, il n’était question de toutes paris que des grâces de madame la sous-préfète, de sa distinction incomparable et de ses excellents soupers. Le noble baron de Pipelnaz, maire de la ville, insistait sur la réception qu’il convenait de faire à M. le préfet. Depuis vingt ans, M. le baron le saluait à la porte de la mairie ; mais, dans une circonstance aussi flatteuse, il proposait d’aller à sa rencontre en grand costume, et voulait bien se charger du petit discours de félicitation.

L’arrivée du procureur Kitzig interrompit cette conversation agréable ; c’était un ancien camarade du pasteur Schweitzer à l’université de Strasbourg, et chaque soir ils faisaient ensemble leur partie de youker. Le beau monde riait des manières communes du procureur Kitzig, qui ne savait pas tenir son rang et causait familièrement avec le premier venu ; cependant il fallait bien lui faire bonne mine : maître Kitzig occupait une haute position à Saverne ; et puis, qui peut se flatter de n’avoir pas, tôt ou tard, un petit démêlé avec M. le procureur ?

On souriait donc à M. le procureur, qui répondait par de petits mouvements de tête et quelques paroles insignifiantes.

« Vous êtes bien bon, Monsieur le procureur. — Vous êtes trop aimable, Monsieur le procureur.

— Ah ! ah ! ah ! quelle comédie ! murmurait le pasteur à l’oreille de Mathéus, quelle comédie ! Avez-vous jamais rien vu de pareil au Graufthal ? »

Mais l’illustre philosophe ne répondit pas ; il venait de reconnaître dans maître Kitzig un individu de la race canine, pour laquelle les lièvres éprouvent une vénération fort singulière.

Au bout de quelques instants, M. le procureur vint rejoindre son ami Schweitzer, il lui serra la main et salua Mathéus.

« Eh bien, Karl, dit-il en s’asseyant, ferons-nous notre partie de youker ce soir ? j’en ai grand besoin.

— Je suis prêt, Michel.

— Figure-toi, poursuivit maître Kitzig, que depuis cinq heures je ne fais qu’entendre des témoins, et Dieu sait s’il doit nous en arriver d’autres de la foire !

— De la foire de Haslach ? demanda le pasteur en regardant Mathéus,

— Oui, il se passe de belles choses là-bas : deux bandits ont remué la population de fond en comble par des prédications incendiaires ; ils ont attaqué les lois, la morale, la religion ; ils ont même fait des miracles ! C’est une affaire de cour d’assises.

— Et s’ils tombent entre les mains de la justice ?

— Je ne les tiens pas quittes pour vingt ans de galères, répondit maître Kitzig en absorbant une prise de tabac avec indifférence ; mais il ne s’agit pas de cela… Des cartes, une ardoise ! »

Jamais Frantz Mathéus ne s’était trouvé dans une position plus terrible ; il eut d’abord l’idée de se dénoncer lui-même et de soutenir la doctrine à la face des nations ; mais à cette idée ses cheveux se dressèrent sur sa nuque, il regarda la porte et resta immobile.

M. le pasteur, de son côté, n’était pas trop à son aise ; cependant il eut le sang-froid de dire :