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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/618

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LE JUIF POLONAIS.

ça va profiter à ses enfants ; ça vous touche, ça vous attendrit !

Christian. —Je vous crois, monsieur Mathis, l’argent bien gagné par le travail est le seul qui profite ; c’est comme la bonne semence, qui lève toujours et qui produit les moissons.

mathis.— Voilà justement ce que je pensais. Et je me disais aussi qu’on est bienheureux, quand la bonne semence tombe dans la bonne terre.

Christian. — Vous voulez que nous signions le contrat aujourd’hui ?

mathis. — Oui, plus tôt ce sera fait, mieux ça vaudra. Je n’ai jamais aimé remettre les choses. Je ne peux pas souffrir les gens qui ne sont jamais décidés. Une fois qu’on est d’accord, il n’y a plus de raison pour renvoyer les affaires de semaine en semaine ; ça prouve peu de caractère, et les hommes doivent avoir du caractère.

Christian. — Hé ! monsieur Mathis, moi je ne demande pas mieux ; mais je pensais que peut-être mademoiselle Annette…

mathis. — Annette vous aime… ma femme aussi… tout le monde… (Il ferme le secrétaire.)

christian..— Eh bien, signons.

mathis. — Oui, et le contrat signé, nous ferons la noce.

christian. — Monsieur Mathis, vous ne pouvez rien me dire de plus agréable.

mathis, souriant. — On n’est jeune qu’une fois, il faut profiter de sa jeunesse. Maintenant la dot est prête, et j’espère que vous en serez content.

christian. — Vous savez, moi, monsieur Mathis, je n’apporte pas grand’chose ; je n’ai…

mathis. — Vous apportez votre courage, votre bonne conduite et votre grade ; quant au reste, je m’en charge : je veux que vous ayez du bien. Seulement, Christian, il faut que vous me fassiez une promesse.

christian. — Quelle promesse ?

mathis. — Les jeunes gens sont ambitieux ; ils veulent avoir de l’avancement, c’est tout naturel. Je demande que vous restiez au village, malgré tout, tant que nous vivrons, Catherine et moi. Vous comprenez, nous n’avons qu’une enfant, nous l’aimons comme les yeux de notre tête, et de la voir partir, ça nous crèverait le cœur.

christian. — Mon Dieu, monsieur Mathis, je ne serai jamais aussi bien que dans la famille d’Annette, et…

mathis. — Me promettez-vous de rester, quand même on vous proposerait de passer officier ailleurs ?

christian. — Oui.

mathis. — Vous m’en donnez votre parole d’honneur ?

christian. — Je vous la donne avec plaisir.

mathis. — Cela suffit. Je suis content. (À part.) Il fallait cela ! (Haut.) Et maintenant, causons d’autre chose. Vous êtes resté tard ce matin, vous aviez donc des affaires ? Annette vous a attendu, mais à la fin…

christian. — Ah ! c’est une chose étonnante, une chose qui ne m’est jamais arrivée. Figurez-vous que j’ai lu des procès-verbaux depuis cinq heures jusqu’à dix. Le temps passait ; plus je lisais, plus j’avais envie de lire.

mathis. — Quels procès-verbaux ?

christian. — Touchant l’affaire du juif polonais, qu’on a tué sous le grand pont. Heinrich m’avait raconté cette affaire avant-hier soir, ça me trottait en tête. C’est pourtant bien étonnant, monsieur Mathis, qu’on n’ait jamais rien découvert.

mathis. — Sans doute… sans doute.

christian, d’un air d’admiration. — Savez-vous que celui qui a fait le coup devait être un rusé gaillard tout de même ! Quand on pense que tout était en l’air : la gendarmerie, le tribunal, la police, tout ! et qu’on n’a pas seulement trouvé la moindre trace. J’ai lu ça, j’en suis encore étonné.

mathis. — Oui, ce n’était pas une bête.

christian. — Une bête !... c’est-à-dire que c’était un homme très-fin, un homme qui aurait pu devenir le plus fin gendarme du département.

mathis. — Vous croyez ?

christian. — J’en suis sûr. Car il y a tant, tant de moyens pour rechercher les gens dans les plus petites affaires, et si peu sont capables d’en réchapper, que pour un crime pareil il fallait un esprit extraordinaire.

mathis. — Écoutez, Christian, ce que vous dites montre votre bon sens. J’ai toujours pensé qu’il fallait mille fois plus de finesse, je dis de la mauvaise finesse, vous entendez, bien, de la ruse dangereuse, pour échapper, aux gendarmes, que pour déterrer les gueux, parce qu’on a tout le monde contre soi.

christian. — C’est clair.

mathis. — Oui. Et ensuite, celui qui a fait un mauvais coup, lorsqu’il a gagné, veut en faire un second, un troisième, comme les joueurs. Il trouve trèscommode d’avoir de l’argent sans travailler ; presque toujours il recommence, jusqu’à ce qu’on le prenne. Je crois qu’il lui faut beaucoup de courage pour rester sur son premier coup.

christian. — Vous avez raison, monsieur