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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/611

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LE JUIF POLONAIS.

annette. — Vous reviendrez, Christian !

christian, sur la porte… — Oui dans un instant. (Il sort.)

XI
les précédents, moins CHRISTIAN.

walter. — Voilà ce qu’on peut appeler un brave homme, un homme doux, mais qui ne plaisante pas avec les gueux.

heinreich. — Oui, M. Mathis a de la chance de trouver un pareil gendre ; depuis que je le connais, tout lui réussit. D’abord il achète cette auberge, où Georges Hoùte s’était ruiné. Chacun pensait qu’il ne pourrait jamais la payer, et voilà que toutes les bonnes pratiques arrivent ; il entasse, il entasse ; il paye ! il achète le grand pré de la Bruche, la chenevière du fond des Houx, les douze arpents de la Finckmath, la scierie des Trois-Chênes ; ensuite son moulin, ensuite son magasin de planches. Melle Annette grandit. Il place de l’argent sur bonne hypothèque ; on le nomme bourgmestre. Il ne lui manquait plus qu’un gendre, un honnête homme, rangé, soigneux, qui ne jette pas l’argent par les fenêtres, qui plaise à sa fille et que chacun respecte. Eh bien, Christian Bême se présente, un homme solide, sur lequel on ne peut dire que du bien ! — Que voulez-vous ? M. Mathis est venu au monde sous une bonne étoile ! Pendant que les autres suent sang et eau pour réunir les deux bouts à la fin de l’année, lui n’a jamais fini de s’enrichir, de s’arrondir et de prospérer. — Est-ce vrai, madame Mathis ?

catherine. — Nous ne nous plaignons pas, Heinrich, au contraire.

heinreich. — Oui, et le plus beau de tout, c’est que vous le méritez, personne ne vous porte envie ; chacun pense : — Ce sont de braves gens, ils ont gagné leurs biens par le travail. — Et tout le monde est content pour Melle Annette.

walter. — Oui, c’est un beau mariage.

catherine, écoutant. — Voilà Christian qui revient. annette. — Oui, j’entends les éperons sur l’escalier. (La porte s’ouvre, et Mathis paraît, enveloppé d’un grand manteau tout blanc de neige, coiffe d’un bonnet de peau de loutre, une grosse cravache à la main, les éperons aux talons.)


XII
Les précédents, MATHIS.


Mathis, d’un accent joyeux. — Hé ! hé ! hé ! c’est moi, c’est moi ! …

catherine, se levant. — Mathis !

heinreich. — Le bourgmestre !

annette, courant l’embrasser. —Te voilà !

Mathis. — Oui … oui … Dieu merci ! Avons-nous de la neige, en avons-nous ! J’ai laissé la voiture à Bichem, avec Johann ; il l’amènera demain.

catherine, elle arrive l’embrasser et le débarrasse de son manteau. — Donne-moi ça. Tu nous fais joliment plaisir, va, de rentrer ce soir. Quelles inquiétudes nous avions !

Mathis. — Je pensais bien, Catherine ; c’est pour ça que je suis revenu. (Regardant autour de la salle.) Hé hé ! hé ! le père Walter et Heinrich. Vous allez avoir un beau temps pour retourner chez vous !

Catherine, appelant à la porte de la cuisine. — Loïs… Loïs… apporte les gros souliers de M. Mathis. Dis à Nickel de mettre le cheval à l’écurie.

loïs, sur la porte. — Oui, Madame, tout de suite. (Elle regarde un instant en riant, puis disparaît.)

heinreich, riant — Mlle Annette veut que nous partions au clair de lune.

Mathis, de même. — Ha ! ha ! ha ! … Oui … oui … il est beau, le clair de lune.

annette, lui retirant ses mouffles. — Nous pensions que le cousin Bôth ne t’avait pas laissé partir.

Mathis. — Hé ! mes affaires étaient déjà finies hier matin, je voulais partir ; mais Bôth m’a retenu pour voir la comédie.

annette. — Hanswurst[1] est à Ribeauvillé ?

Mathis. — Ce n’est pas Hanswurst, c’est un Parisien qui fait des tours de physique ; il endort les gens !

annette. — Il endort les gens ?

Mathis. —Oui.

catherine.—Il leur fait bien sûr boire quelque chose, Mathis ?

Mathis. — Non, il les regarde en faisant des signes, et ils s’endorment. C’est une chose étonnante ; si je ne l’avais pas vu, je ne pourrais pas le croire.

heinrich. — Ah ! le brigadier Slenger m’a parlé de ça l’autre jour ; il a vu la même chose à Saverne. Ce Parisien endort les gens, et quand ils dorment, il leur fait faire tout ce qu’il veut.

Mathis, s’asseyant et commençant à tirer ses bottes. —Justement ! (A sa fille.) Annette ?

Mannette. — Quoi, mon père ?

Mathis. — Regarde un peu dans la grande poche de la houppelande.

walter. — Les gens deviennent trop malins, le monde finira bientôt. (Loïs entre avec les souliers du bourgmestre.)

  1. Polichinel allemand.