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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/598

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LES BOHEMIENS.

Il se leva, mit ses sabots et sortit.

Dehors, la chaleur était accablante ; il regarda du haut des marches, le ciel était noir comme de l’encre, à peine voyait-on les quelques palissades blanches du jardin en face.

« C’est un orage terrible, pensa le maire, pourvu qu’il n’y ait pas de grêle ! »

Alors, tout soucieux, il referma la porte de l’allée, tira le verrou, puis, rentrant dans la chambre, il ouvrit une fenêtre pour voir jusqu’où s’étendait l’orage de l’autre côté de Hirschland. Mais à peine avait-il poussé le volet, qu’un éclair bleuâtre remplit les ténèbres, éclairant le hangar à gauche avec ses mille brindilles de paille entre les poutres, la niche du chien Waldmann, la porte de la grange et le petit trou en bas pour laisser passer les chats.

Dans cette seconde, Lœrich vit le coq et trois poules réfugiés dans la niche du chien ; Waldmann, le cou dans ses épaules velues, ses grosses moustaches ébouriffées, ne disait rien ; il aurait pu les étrangler d’un coup de mâchoire, mais il frissonnait pour lui-même.

Voilà ce que vit M. le maire ; puis le tonnerre gronda, les petites vitres grelotèrent, et Bével, assise sur son lit, s’écria :

« Hans, qu’est-ce que c’est ?

— Un orage, dit Lœrich, un grand orage. »

Il allongeait le bras pour ramener le volet, quand un second éclair partit. Cette fois, le maire, qui regardait vers la rue, fut témoin d’un spectacle étrange : tout au haut de la côte, derrière le village, les bohémiens remontaient le sentier de la Roche-Creuse, chassant devant eux une longue file de chèvres et de pourceaux. Les femmes, qui se tenaient derrière, avaient autour des épaules des chapelets d’oies, de poules, de canards, liés par les pattes. On ne pouvait rien voir de plus terrible que cette bande de gueux, sous les éclairs qui se découpaient en zigzag ; ils avaient l’air de se moquer du ciel et de la terre.

Hans Lœrich comprit tout de suite que ces bandits avaient ouvert la halle, qu’ils s’étaient glissés dans les étables et dans les cours pour tout ravager, et que maintenant ils se sauvaient au diable.

Cela le rendit d’abord muet d’indignation ; mais ensuite, recouvrant la voix, il se mit à crier de toutes ses forces dans la nuit :

« Au voleur ! au voleur ! »

Tout le village fut réveillé. Cinq ou six vieux et vieilles se penchaient déjà hors de leurs petites fenêtres, en cornette et en bonnet de coton, se demandant : « Seigneur Dieu ! qu’est-ce que c’est ? » quand un éclair blanc comme la neige déchira le ciel dans ses profondeurs infinies, une détonation épouvantable ébranla la maison ; puis tout devint noir et silencieux.

Lœrich ne voyait plus, il n’entendait plus et se disait :

« Le tonnerre est tombé sur moi ; je suis sourd et aveugle ! »

Il ouvrait les yeux, étendait ses mains tremblantes et criait d’une voix terrible :

« Bével ! Bével ! »

Et comme il allait ainsi, tâtonnant, un cri aigu, semblable au nasillement d’une clarinette où l’on souffle de toutes ses forces, frappa son oreille. Il reconnut la voix de Bével, et ce cri lui produisit l’effet de la plus douce musique.

« Ah ! Dieu soit loué, pensa-t-il, je ne suis pas encore sourd ! »

Presque aussitôt un point rouge s’offrit à sa vue dans les ténèbres ; sa grande femme s’avançait de la cuisine, tenant une chandelle allumée.

« Ni aveugle non plus ! » fit-il en se laissant tomber sur une chaise contre le mur.

La vieille horloge allait toujours son train : — tic-tac… tic-tac ! — On ne pouvait rien entendre de plus calme, de plus paisible.

Dehors, c’était le bruit du déluge, l’eau tombait à torrents, des pas couraient dans les mares, des, volets battaient les murs et des gens criaient :

« Le tonnerre est tombé !… le tonnerre est tombé !…

— Hans, dit la femme, tu n’entends pas ?… On frappe à la porte, on crie : « Monsieur le maire ! » Le feu est peut-être quelque part. »

Cette idée réveilla Lœrich ; il se redressa, mit sa culotte et dit à Bével :

« Ouvre, c’est Christian Wagner, je reconnais sa voix. »

Bével sortit dans l’allée. Les deux garçons de labour descendaient l’escalier. Un grand nombre de personnes, Christian Wagner en tête, entrèrent trempées comme des canards, et Lœrich demanda :

« Le feu est quelque part ?

— Non, dit le garde-champêtre en secouant son feutre, on ne voit rien, mais le tonnerre est tombé.

— Où ?

— Sur le vieux saule, à droite du moulin.

— Ah ! fit Lœrich, tant mieux. Maintenant il ne faut pas perdre de temps. Vous, savez que les bohémiens ont emmené nos bêtes ; il faut se dépêcher de courir après.

— Oui, nous le savons déjà, dit Christian ; plus de cinquante garçons sont dehors avec