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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/594

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LES BOHÉMIENS.

« Qu’est-ce qu’il y a, Christian ? dit-il en s’éveillant.

— Il y a, monsieur le maire, qu’un tas de gueux sont en train de faire un grand feu au Réethâl, et qu’ils risquent d’allumer la forêt.

— La forêt communale ?

— Oui, la forêt communale. »

Lœrich frémit.

« Et qui ça ?

— Des bohémiens.

— Des bohémiens ! Il faut les assommer.

— Justement, je pensais aussi qu’il fallait les assommer, mais j’étais seul. Je leur ai fait les sommations, ils n’ont pas voulu venir.

— Ah ! ils n’ont pas voulu venir ! Bon… bon… nous allons les chercher. Kasper, Yéri, s’écria-t-il en ouvrant la porte de la cuisine, prenez vos bâtons.

— Il y a déjà du monde dehors, monsieur le maire.

— C’est bon, nous allons voir ça. Ah ! ils ne veulent pas venir ! »

Hans Lœrich mit un tricot de laine, pour être plus à son aise, il tira sur ses oreilles son bonnet de loutre, et saisit dans un coin une grosse trique d’épine noire ; ses deux garçons de labour remirent leurs blouses, et puis, tous ensemble, le maire, ses garçons, le garde-champêtre, le maître d’école, Claude Bastian le forestier, Froëlich le vigneron, sortant de l’allée, traversèrent le village d’un bon pas.

La grande nouvelle s’était déjà répandue dans tout Hirschland ; les femmes se tenaient sur les portes, criant :

« Assommez-les ! »

Plusieurs, en apprenant que les zigeiners mangeaient des poires, auraient déjà voulu les voir pendus aux arbres. Pas un ne se rappelait ces paroles du Sauveur : « J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; ce que vous avez fait pour moi, faites-le pour le moindre de vos frères, et mon Père vous le rendra au centuple ! » Non, pas un des habitants de Hirschland ne se rappelait ces belles paroles ; c’étaient de mauvais chrétiens, des cœurs durs : l’amour de la propriété les rendait plus féroces que des sauvages.


II


En grimpant le chemin creux qui mène au Réethâl, derrière le village, Christian Wagner se mit à raconter les choses en détail. — Le père Lœrich ralentit le pas pour souffler, et dit :

« Écoutez bien, vous autres ; si ces gueux veulent faire de la résistance, nous les assommerons ; mais s’ils marchent de bonne volonté, nous les pousserons devant nous, comme un troupeau de chèvres. Kasper sera sur la droite du talus, Yéri sur la gauche, et les autres derrière. Puisque le vieux est si vieux qu’il pourrait rendre le dernier soupir entre nos mains, il faut se défier, ce serait une vilaine affaire ; on nous le ferait payer pour bon. Ainsi prenez garde. — Nous les amènerons tous au village, et nous les enfermerons dans la halle ; les fenêtres sont garnies de barreaux, ils ne s’échapperont pas de là, j’en réponds. Et demain je réunirai le conseil municipal, pour délibérer sur ce qu’il faut faire de cette vermine. Nous ne pouvons pas les garder toujours ; la place en prison manque souvent pour les autres gueux du pays, surtout pendant les récoltes. »

Tous les assistants trouvèrent que M. le maire avait raison. Et quelques instants après la troupe, débouchant au haut de la côte, à l’embranchement des deux chênes, découvrait les bohémiens à deux cents pas au-dessous, contre les rochers. Ils avaient toujours du feu. Quelques-uns dormaient étendus sur la mousse ; mais aux aboiements des chiens, tous se levèrent. Une vieille prit un tison de sapin qui flamboyait, et ses grands cheveux gris déroulés sur le dos, son bras maigre en l’air, ses guenilles pendant le long de ses jambes sèches et brunes, elle s’avança hardiment avec une mine terrible.

Il ne s’était pas passé deux secondes, que les trois chiens, le grand gris de fer à queue traînante, et les deux autres bruns à tête de loup, dansaient autour d’elle aussi haut que la flamme ; ils aboyaient d’une voix épouvantable, qui se prolongeait au loin dans les échos du Réethâl : toute la forêt semblait se réveiller.

Mais la vieille, son tison en l’air, n’avait pas peur ; et quand le père Lœrich parut le premier, étendant sa longue main jaune, elle s’écria :

« Viens-tu nourrir tes chiens avec la chair des vieillards et des enfants ? »

Elle dit cela, la figure tellement bouleversée par l’indignation, que Lœrich s’arrêta stupéfait.

« Non, dit-il, ne crains rien, vieille, seulement il faut que vous veniez avec nous. »

Et se tournant vers Frœlich et Bastian :

« Rappelez donc vos chiens, s’écria-t-il ; est-ce que c’est une manière de parler aux gens, de leur envoyer des chiens ? »

Deux coups de sifflet rappelèrent ces animaux, qui grondaient sourdement ; et toute la troupe, armée de fourches et de bâtons, ap-