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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/587

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LA MAISON FORESTIÈRE.

que les torrents se déchaînent, que toutes les voix du ciel et de la terre racontent de siècle en siècle cette lamentable histoire ! Et que les pauvres gens, le soir au coin du feu, entendant ces choses, se disent tout bas : « Voici la grande chasse du Comte-Sauvage qui traverse la montagne ; voici que les trompes résonnent, que les chevaux hennissent et que les chiens burckars courent sur la trace de Hâsoum ! » Qu’ils écoutent, et qu’ils se rappellent que là-haut est le maître, et que sans lui tout n’est rien ! »

Alors il prit le monstre dans ses bras, et, l’embrassant avec fureur, il monta le grand escalier, au milieu du silence. Tous les assistants le virent traverser la galerie et disparaître dans sa caverne.

Aussitôt après, les trabans et les reîters se précipitèrent sur l’argenterie des tables ; on enfonça les portes du caveau de Virimar, on chargea les chevaux, et l’on s’enfuit pêle-mêle. Margraves, burgraves, comtes, barons, veneurs et piqueurs, la vieille Hatvine elle-même sur sa mule, et Goëtz, s’en allèrent de ce lieu maudit. Au bout d’une heure, le Veierschloss était presque abandonné comme aujourd’hui. Honeck seul n’avait rien voulu prendre et restait dans la cour, attachant les chiens qui revenaient l’un après l’autre dans leurs niches par habitude ; il se faisait de terribles reproches sur ce qui venait d’arriver, s’attribuant tout le malheur, et se maudissant lui-même d’avoir eu l’idée de chasser un animal extraordinaire. Il aimait Vittikâb, et regardait sa porte au milieu de ces pensées désolantes.

Enfin, n’y tenant plus, il monta pour lui parler. Il entra et vit le Comte-Sauvage étendu sur son fils. Longtemps il regarda sans oser élever la voix. Vittikâb ne bougeait pas ; ce n’est qu’une demi-heure plus tard, qu’entendant Honeck remuer, il se releva, la figure trempée de larmes, et lui dit :

« Qu’est-ce que tu viens faire ici ?

— Maître, gardez-moi avec vous.

— Va-t’en, lui répondit le Burckar.

— Maître, dit Honeck, tous les autres sont partis ; il ne reste plus que moi pour vous servir.

— Je n’ai plus besoin qu’on me serve ! » répondit le comte en ouvrant la porte, et poussant le veneur dehors.

Honeck l’entendit refermer les verroux, et redescendit. Il vit encore deux chiens qui venaient d’arriver, et les attacha dans leurs niches ; puis il monta dans sa chambre, prit son bâton et s’en alla. Il pensait obtenir facilement du service chez quelque seigneur forestier, car ses talents pour la chasse étaient connus dans tout le Hundsrück ; mais son cœur éclatait en quittant ce vieux château des Burckar, où s’était passée sa jeunesse, et où tous ses ancêtres, de père en fils, avaient vécu depuis mille ans.

Il marchait au hasard, sans tourner la tête.

Enfin, à la nuit close, passant près du Gaïsenberg, il voulut voir encore les vieilles tours qu’il avait saluées tant de fois de sa trompe, en venant du Hôwald. Il se mit donc à grimper à droite, au-dessus du lac, et, dans cette montée, il trouva en travers du chemin le corps d’un reîter ; ses camarades l’avaient assassiné pour avoir sa part de butin, ce qui dut arriver à plusieurs autres en cette nuit. Le veneur enjamba le corps et poursuivit sa route. Au haut de la côte, an milieu des bruyères, il s’assit sur une roche, et resta là bien avant dans la nuit, le bâton entre les genoux, ne pouvant se décider à descendre sur l’autre pente. La lune mélancolique montait dans l’azur sombre, le silence grandissait dans la montagne, et lui ne bougeait pas.

« Regarde, Honeck, regarde, se disait-il, voilà ton vieux nid. Maintenant tu t’en vas, et qui sait si tu pourras jamais le revoir ! »

Il se désolait d’être cause de si grands malheurs sans l’avoir voulu ; les larmes lui coulaient sans bruit dans les moustaches. Il avait alors quarante ans, et si c’est terrible d’arracher un arbre à cet âge, pour le transplanter ailleurs, combien les racines du cœur de l’homme sont plus profondes ! On peut dire quelles tiennent à toutes les pierres de la maison où nous avons été élevés ; voilà pourquoi, monsieur Théodore, les pauvres misérables tiennent tant à leur chaumière. Le Seigneur a fait cela dans sa sagesse comme tout le reste.

Or, tandis que Honeck se désolait en silence, tout à coup le feu se déclara dans le Veierschloss, d’abord dans le grenier à foin de la cavalerie burckare et dans le bûcher au fond de la seconde cour, des masses de fumée noire semée d’étincelles s’en élevèrent en colonnes sombres, et comme le temps était très calme, cette fumée s’arrondit sous la voûte du ciel en nuages. Puis les vieilles poutres et les bardeaux desséchés de l’antique forteresse prirent feu comme de la paille, et bientôt la flamme, gagnant de proche en proche, grimpa le long des hautes tours, qu’elle finit par envelopper complètement. Le lac au-dessous reflétait cette épouvantable catastrophe et les ombres des milliers d’oiseaux de nuit s’enfuyant à tire-d’aile du vieux burg, à travers les éclairs de l’incendie.

Honeck comprit tout de suite que Vittikâb