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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/58

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

voir des gendarmes derrière moi. Le temps des foires était fini, l’hiver approchait. Un jour qu’il était tombé de la neige, je pris mon violon sous le bras, et malgré les cris de Nachtigall, de Pfifer-Karl et de toute la bande, qui voulait me retenir, je retournai à Saverne. »

Mathéus ne dit plus rien, mais il retira son estime aux zigeiners ; il se repentait même d’avoir mangé de leurs pommes de terre.

Cependant le soleil venait de paraître et jetait entre les montagnes un éclair immobile ; il était temps de partir, Mathéus remonta sur Bruno.

Coucou Peter prit la bride et se dirigea vers le sommet de la côte, pour sortir des brouillards qui s’étendaient à perte de vue dans la vallée.

Les oiseaux faisaient entendre leur ramage si joyeux du matin ; à mesure que la nuit pâlissait, l’air devenait plus vif, plus pénétrant ; le sentier de Saverne se retrouva sous les bruyères, et maître Frantz, plus content, félicita son disciple d’avoir quitté les zigeiners.

« Vois-tu, mon ami, dit-il, à quoi peuvent nous entraîner nos passions ! Pour quelques saucisses, tu risquais de perdre ton âme immortelle ! Souviens-toi que l’homme a trois mobiles dans sa vie : ses instincts sensuels, son égoïsme et la conscience de ses devoirs. Attache-toi toujours à remplir tes devoirs, et tu deviendras un modèle de vertu.

— Eh ! s’écria Coucou Peter, avec les leçons psychologiques d’Oberbronn et l’abstinence de la chair, comment diable voulez-vous qu’on ne devienne pas vertueux ? S’il ne faut que le jeûne et des coups de bâton pour cela, Dieu merci, nous ne pouvons pas nous plaindre : ces deux choses ne nous ont pas encore manqué. »

Mathéus rit de bon cœur à cette réponse.

« C’est clair, Coucou Peter, dit-il, c’est clair… nous aurions tort de nous plaindre, car toutes les contrariétés qui nous arrivent ont pour but notre perfectionnement moral.

— Oui, maître Frantz ; mais à force de se perfectionner par le jeûne, on se délabre l’estomac et l’on ne rit plus que d’un œil. »

En causant ainsi, ils s’avançaient dans le bois ; le soleil plus chaud pénétrait sous le feuillage, et pendant que Bruno suivait au petit pas le sentier bordé de mousse, Coucou Peter cueillait des mûres dont les ronces étaient pleines. Il en avait la bouche toute noire et sifflait gaiement pour répondre aux oiseaux. Les geais passaient par bandes dans les taillis, et plus d’une fois le joyeux ménétrier leur lança son bâton, tant ils étaient proches.

Jusqu’à neuf heures tout alla bien ; mais quand les grandes chaleurs du jour arrivèrent et qu’il fallut gravir les pentes rapides du Dagsberg, une tristesse invincible se glissa dans le cœur de Mathéus. On ne rencontrait pas une âme, c’était toujours le murmure des sapins, les vastes pâturages des vallées, où tinte au loin la clochette des génisses, le chant des jeunes pâtres, tour à tour grave ou aigu, qui se prolonge à travers les échos : tout lui rappelait le Graufthal, sa vieille Martha, ses amis absents, et de profonds soupirs soulevaient sa poitrine. Coucou Peter lui-même était rêveur, contre son habitude, et Bruno penchait la tête d’un air mélancolique, comme s’il eût regretté des temps plus heureux.

Bien des fois il fallut reprendre haleine, et seulement vers cinq heures du soir ils atteignirent la vallée de la Zorn, au pied du Haut-Bârr. Alors le ciel se découvrit : au-dessus d’eux serpentait la route de Lorraine ; de longues files de voitures, de paysans, de paysannes, avec leurs grandes hottes remplies de légumes, gravissaient la côte ; les coups de fouet, le bruit des grelots égayaient le paysage et semblaient annoncer Zabern, la ville des petits pains blancs, des saucisses et de la bière mousseuse. En effet, ils l’aperçurent à l’issue du vallon, et Bruno, sentant l’approche d’un gîte, se mit à galoper avec ardeur. Aux premières maisons Mathéus ralentit sa marche :

« Enfin, dit-il, voici le terme de nos fatigues… les destins vont s’accomplir ! »

Là-dessus, maître Frantz et son disciple entrèrent fièrement dans l’ancienne rue des Tanneurs, et, pour dire la vérité, une animation extraordinaire se manifesta sur leur passage. Toutes les fenêtres se garnissaient de figures jeunes et vieilles, en cornettes, en tricornes, en bonnets de coton, tout le monde était curieux de les voir ; les habitués du casino s’avançaient sur le balcon, leur queue de billard ou leur journal à la main ; les enfants, qui sortaient de l’école, couraient derrière eux le sac au dos ; les oies elles-mêmes, qui se promenaient dans la rue, causant entre elles de choses indifférentes, poussèrent tout à coup un cri de triomphe et prirent leur volée jusque sur la place de la Licorne.

« Tu vois, Coucou Peter, dit l’illustre philosophe, quelle sensation produit notre arrivée ; en chaque lieu nous sommes reçus avec un nouvel enthousiasme. Pour peu que M. le pasteur nous prête son temple un jour ou deux, nous sommes sûrs de convertir toute la ville. Le plus simple alors sera d’établir des contro-