Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/576

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
44
LA MAISON FORESTIÈRE.

Vittikâb s’était levé, le triomphe éclatait dans ses yeux et sur sa face ; sa barbe s’ébouriffait d’orgueil. Il descendit de son trône, allongeant le pas comme un loup à la chasse, sans regarder personne, sans répondre aux saluts des épées abaissant autour de lui leurs éclairs. En une seconde il fut près du char, et ses deux grands bras, d’où tombaient ses manches de brocart, s’allongèrent sous le dais ; il souleva Vulfhild, comme un cygne, dans ses longues mains poilues, et la déposa légèrement à terre.

Alors toute l’assemblée put la voir, grande, svelte et fière, vêtue d’une robe de velours vert sombre, la hure de sanglier des Burckar brodée en argent sur son corsage, et sa magnifique chevelure rousse, — tordue en grosses tresses sur sa nuque blanche comme la neige, — traversée d’une flèche d’or. Tout le monde put admirer les chaînes de perles retombant par grappes sur son sein bien arrondi, son front large et haut, son nez en bec d’aigle, ses yeux gris, fendus jusqu’aux tempes, ses lèvres minces et son menton carré. C’était bien la femme qu’il fallait au Comte-Sauvage.

Vittikâb, sans rien dire, souriait ; il conduisit Vulfhild au haut de son trône, à travers le fracas des applaudissements, des hennissements des chevaux, des hurlements lointains, de la meute, des cris de chouettes et d’éperviers. Il la fit asseoir sur un siège à gauche de son fauteuil, et debout, la main sur l’épaule de la jeune fille, qui semblait fière d’être sous sa griffe, il s’écria d’une voix nette, comme la foudre éclatant dans l’orage :

« Voici la femme du quarantième Burckar, Vittikâb, Comte-Sauvage, burgrave du Veierschloss, margrave du Hôwald et du Hosser : malheur à qui la regarde et l’envie ! »

Puis il s’assit brusquement d’un air farouche, et l’assemblée fut agitée comme les feuilles des bois après un coup de vent. On pensait que le comte venait de porter un défi, mais personne ne dit rien ; et douze trabans, la tête de loup sur le front, la peau retombant jusqu’au bas des reins, sur la croupe de leurs chevaux, la poitrine cuirassée de cuir de bœuf, les jambes et les bras nus, s’avancèrent jusqu’au pied du trône. Ils tenaient des trompes droites, évasées, longues de six pieds, le fanon rouge flottant jusqu’au bas des étriers ; et, faisant face à la foule, ils se mirent à sonner l’air de Virimar, un air qui remontait aux temps où les premiers Burckar étaient descendus dans les marais du Losser, un air tellement sauvage et terrible que les cheveux vous en dressaient sur la tête : c’était comme qui dirait la Marseillaise des Comtes-Sauvages ! on ne le sonnait qu’au couronnemeniet au mariage des Butckar, ou pendant les grandes batailles. Quand on le sonnait, les blessés se relevaient et recommençaient à se battre : il y avait de quoi vous donner la chair de poule.

Honeck, aux premières notes de cet air, devint tout pâle ; il ne l’avait entendu que deux fois, au premier mariage de Vittikâb, et au cinquième assaut de la Tour des Pendus, à Lutzelstein. Il lui semblait y être encore ! Cet air lui rappelait le vieux temps, la gloire de ses maîtres ; et des milliers de pensées lui traversaient l’esprit à mesure qu’il l’écoutait, des pensées aussi nombreuses que les mouches, les abeilles, les frelons et les hannetons qui bourdonnent sur la prairie aux premiers jours du printemps : il frémissait jusqu’au bout des ongles sans savoir pourquoi.

Ce qu’il éprouvait, tous les vieux bandits du Veierschloss l’éprouvaient également. Les autres, au contraire, burgraves et margraves, se rappelant avoir entendu autour de leurs forteresses, ou sur les champs de bataille, cette musique barbare, semblable aux hurlements des loups, se sentaient froids et devenaient rêveurs.

Quand l’air cessa, le silence fut grand. Vittikâb et Vulfhild se levèrent alors et, redescendant du trône, ils s’avancèrent d’un pas solennel entre la haie des reîters et celle des trabans ; les portes des deux galeries de côté s’étaient ouvertes en même temps, et tous les seigneurs, nobles dames, barons, margraves, burgraves, en sortaient et suivaient le Comte-Sauvage, dans l’ordre de leur noblesse. Tout le cortège défila sous les yeux de Honeck, remontant le grand escalier qui menait à la salle du festin.

Maître Zaphéri, lorsque les derniers de ces nobles personnages eurent disparu, resta longtemps encore méditatif, les coudes au bord de sa lucarne, croyant entendre l’air de Virimar, se rappelant le premier mariage de son maître et l’assaut de Lutzelstein. Toutes les scènes de ces temps écoulés lui revenaient à l’esprit. Au-dessous de lui, dans la cour, le silence, après tout ce bruit, grandissait de minute en minute ; les gens se retiraient, les reîters et les trabans conduisaient leurs chevaux aux écuries.

En ce moment Honeck, se réveillant comme d’un rêve, allait se retirer, il levait un dernier regard sur les hautes arcades, quand, à travers une sorte de soupirail qu’on avait levé pour donner de l’air, tout au haut de la plateforme, il aperçut une tête blanche et pâle, inclinée dans la baie d’une ogive. Cette figure lointaine, vue par l’ouverture du dôme et se