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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/566

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LA MAISON FORESTIÈRE.

même pour tout le monde. Si l’esprit des ténèbres ne peut rien sur l’honnête homme, il peut tout sur le cœur des gueux. C’est une maison ouverte pour lui tout au large, portes, fenêtres et lucarnes ; il y entre, il en sort, il s’y asseoit, il s’y couche, il s’y promène, il y rêve, il y dort : c’est son auberge, son lieu de plaisance et sa demeure. Aussi, quand un gueux vous regarde, vous voyez derrière ces deux vitres noires, l’être hideux qui va et vient, qui s’arrête, qui vous observe et vous épie, pour chercher le moyen de vous nuire et de vous perdre ; qui rit ou s’indigne, selon qu’il espère vous tromper, ou qu’il se sent découvert. La figure des grands scélérats est comme le miroir du monstre abominable. Le pire de tout cela, c’est qu’une fois bien établi dans la baraque, l’esprit du mal n’est jamais content ; le maître de la maison a beau se débattre, il a beau crier grâce et dire : « Je ne veux pas ! » du moment qu’il s’est laissé lier au pied du lit comme un lâche, il faut qu’il obéisse.

Or, tel était justement le cas de Vittikâb. Après avoir commis contre le genre humain tous les attentats qu’un homme peut commettre, il en restait un, le plus grand de tous, devant lequel il reculait depuis longtemps ; mais, comme il arrive toujours en pareille circonstance, le diable devait finir par prendre le dessus.

Ce jour-là, dès le retour du Comte-Sauvage, le Veierschloss jusqu’à minuit retentit de hurlements, de chansons à boire, de cliquetis de gobelets comme une véritable taverne. Six grandes tonnes avaient été défoncées au milieu de la cour ; chacun allait y puiser à pleine cruche et se remplissait de vin, la bouche béante comme un entonnoir.

On ne vit bientôt plus dans tous les coins, le long des rampes, sur les marches des escaliers, dans les vieilles galeries, derrière les balustrades, partout, que des reîters, des trabans, des veneurs et des piqueurs étendus comme des sacs à droite et à gauche, les jambes écartées, la face pourpre, la lèvre pendante, un morceau de cruche au poing, ivres-morts : c’est ainsi qu’on célébrait les fiançailles de Vittikâb d’une manière digne de lui.

Si Bockel avait su cela, le terrible bossu n’aurait eu que la peine d’accourir, de faire casser les chaînes du pont-levis à coups de hache et découper la gorge à tous ces ivrognes. Pas un seul n’aurait eu la force de se lever et de prendre une pique, non ! pas même le lieutenant Kraft, le plus sobre de tous, ou le capitaine Jacobus, qui buvait six pintes de Markobrüner sans se griser, et Zaphéri Honeck moins que tous les autres, car il avait dépassé de beaucoup sa mesure, qui pourtant était bien raisonnable. Malheureusement Bockel ne fut prévenu que plus tard, quatre ou cinq jours après.

Or, tandis que ces choses se passaient aux étages inférieurs du Veierschloss, Goëtz, le gardien de Hâsoum, devenu très-vieux et recoquillé dans sa tour des Martres, comme un escargot dans sa coquille, se demandait : « Que se passe-t-il donc au château ? Quelle joie extraordinaire éprouvent donc nos gens ? Avons-nous gagné quelque bataille et fait un gros butin ? » Et le vieillard écoutait, rêvait et ne savait que penser. Depuis vingt ans il avait appris à connaître tous les bruits de la forteresse, du sommet des tours jusqu’au fond des caves ; il connaissait chaque son de trompe, soit pour le réveil, soit pour le repas ou pour la retraite : c’était son horloge. C’est ainsi qu’il mesurait le temps. Il distinguait les pas de la sentinelle sur l’avancée, le passage des gens dans les cours, sur les galeries ou le long des escaliers ; Il connaissait, par la finesse extrême de son ouïe, chaque famille de corneilles ou de hiboux sous la saillie des corniches, l’endroit qu’elles préféraient à leur départ du matin, les trous où elles nichaient et le nombre de leurs petits. Et cette finesse de l’ouïe augmentait d’autant plus que depuis quatre ou cinq ans sa vue baissait, et qu’il n’avait plus la ressource, comme autrefois, de se promener derrière les créneaux à la nuit et de distinguer au loin, bien loin dans les montagnes, les gorges, les vallons, les cimes, les bouquets d’arbres qu’il avait vus de près dans des temps plus heureux, les sentiers qu’il avait parcourus, les sources où il avait étanché sa soif.

Goëtz alors était tout chauve, à peine lui restait-il deux flocons de cheveux, blancs comme neige, autour des oreilles ; ses traits s’étaient ratatinés, l’éclat de la grande lumière l’avait forcé de cligner des yeux, et maintenant ses paupières étaient toujours à demi fermées. Ses mains, autrefois musculeuses, étaient faibles et sillonnées de grosses veines bleuâtres ; ses genoux tremblaient ; il parlait lentement, n’ayant que cinq ou six paroles à échanger par jour avec Hatvine, et de loin en loin quelques-unes avec Vittikâb, lorsque le Comte-Sauvage montait sur la plate-forme.

Mais il s’était attaché de plus en plus au monstre Hâsoum ; il l’aimait comme son propre enfant, il le trouvait presque beau, et chaque soir il grimpait au dernier étage de la tour, pour le contempler dans son sommeil. « Pau-