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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/554

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— Eh bien ! montez, je vous attends, la table est mise.

— C’est bien ; j’arrive dans cinq minutes. »

Il rentra dans l’allée ; je grimpai l’escalier de la vieille galerie, et, m’étant changé des pieds à la tête, je redescendis m’asseoir à table. Comme le temps était sombre, Frantz Honeck venait d’allumer la lampe. Nous soupâmes en tête-à-tête sans échanger une parole, lui, rêveur, les yeux fixés dans son assiette, moi, gêné de ce silence, auquel notre manière d’être ordinaire ne m’avait pas habitué.

Cela dura près d’une demi-heure ; la vieille horloge de Nuremberg, par son tic-tac monotone, et le grand murmure de la pluie sur le feuillage au dehors, semblaient allonger les minutes à l’infini, en vous forçant de les compter par millièmes de seconde. Cette soirée ne s’effacera jamais de ma mémoire. Comment annoncer au garde mon prochain départ ? C’était tout simple, je n’avais qu’à dire : « Père Honeck, je pars demain. » Oui, mais que penserait-il d’une résolution si subite ? Ne pourrait-il pas l’attribuer au mécontentement que me faisait éprouver sa tristesse, à l’ennui de ne plus voir Loïse, peut-être même à la découverte du secret qu’il voulait me cacher ? Que sais-je ? Dans l’incertitude, tout vous arrête.

Je regardais le vieux garde, qui fronçait ses sourcils blancs et ne paraissait guère songer à moi. Cependant, comme il reculait sa chaise et prenait sa pipe au bord de la fenêtre, ce qu’il faisait toujours après le souper, tout à coup, élevant la voix, je lui dis :

« Père Frantz, voici la pluie ; elle peut durer quelques jours… Le portrait est fini… ma tante Catherine m’attend à Dusseldorf… Ma foi, j’aime autant vous l’annoncer tout de suite : demain, je pars ! »

Alors lui, fixant son œil gris sur moi, me regarda jusqu’au fond de l’âme, et, au bout de quelques secondes, il répondit :

« Oui… oui… je m’attendais à cela… Vous allez partir… et vous emporterez une mauvaise idée de Frantz Honeck et de sa petite-fille.

— Une mauvaise idée ! mais je n’ai jamais trouvé nulle part, maître Frantz, une hospitalité comme la vôtre, aussi franche, aussi cordiale, aussi…

— Bon, bon, ce n’est pas cela que j’entends. Il ne faut pas vous cacher de moi, monsieur Théodore, vous avez une figure trop honnête pour cacher vos pensées aux autres. J’ai vu la nuit dernière, et je vois encore maintenant dans vos yeux, que vous avez deviné quelque chose : vous soupçonnez Frantz Honeck de vous cacher des secrets. »

Je ne pus m’empêcher de rougir, et lui, tout en bourrant sa pipe, ajouta :

« Eh bien ! vous ne dites pas non, vous voyez bien que j’avais raison. Mais il ne sera pas dit qu’un honnête garçon comme vous, un homme de cœur, un vrai peintre, quittera cette maison avec de mauvais soupçons sur notre compte. Non, non, cela ne peut pas aller, vous saurez tout : vous saurez pourquoi j’ai refusé de vous conduire au lac des Comtes-Sauvages, pourquoi les chiens hurlaient à la mort la nuit dernière… pourquoi Loïse est malade… enfin tout ! J’ai réfléchi ; depuis ce matin je pense à cela. Ce n’est pas au premier venu qu’on va confier des choses de la famille, des choses saintes, je dis des choses de la religion et de l’honneur ; non, il faut connaître, il faut aimer et estimer les gens pour en venir là.

— Maître Honeck, votre estime et votre amitié me touchent beaucoup, mais si vous voyez le moindre inconvénient…

— Non, il n’y en a pas, il n’y en aurait que si vous étiez un gueux. Écoutez, monsieur Théodore, je vais descendre à la cave chercher une cruche de vin, et, puisque vous voulez partir, eh bien ! nous boirons un bon coup ensemble. »

Et, sans attendre ma réponse, il descendit à la cave.

On peut s’imaginer mon étonnement ; le ton grave du père Frantz m’annonçait de sérieuses confidences. La scène étrange de la nuit précédente, ces hurlements lugubres des chiens, l’indisposition de Loïse, le refus du vieux garde de me conduire au lac des Comtes-Sauvages, comment tout cela pouvait-il s’expliquer ? Quelle histoire mystérieuse pouvait rendre compte de faits si disparates ? Je l’avoue, toutes ces choses avaient surexcité ma curiosité au plus haut point.

Lorsque le père Honeck reparut dans la salle, sa figure était transfigurée, son air préoccupé depuis la veille, avait fait place à une sorte d’exaltation. Il déposa la cruche sur la table, puis s’asseyant et remplissant les verres :

« Bourrez d’abord votre pipe, me dit-il, ce sera long ; mais, quand on se quitte pour longtemps et peut-être pour toujours, on ne regrette pas une nuit passée ensemble. A votre santé, monsieur Théodore.

— A la vôtre, maître Frantz. »

Nous bûmes. Le vieux garde, se penchant dans la fenêtre, regarda dehors : la nuit était venue, la pluie avait cessé, et l’on n’entendait plus que le clapotement régulier des gouttes d’eau glissant et tombant d’une feuille sur