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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/550

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LA MAISON FORESTIÈRE.

notre esprit. » Comprenez-vous cette finesse ? s’écria le bonhomme ; elle avait deviné la chose du premier coup. Hé ! hé ! hé ! il n’y a plus d’enfants ! il n’y a plus d’enfants. »

Et le père Frantz se mit à rire. Moi, j’étais heureux ; enfin, je savais ce que pensait Loïse.

Le vieux garde ne se doutait pas de mon affection croissante pour sa petite-fille ; et moi-même, m’en rendais-je bien compte ? Je n’en sais rien. Toujours est-il que l’image de Loïse se confondait chaque jour déplus en plus avec celles des êtres qui m’étaient le plus chers au monde. A la maison, je ne pouvais entendre son pas furtif, le frôlement de sa robe sur la vieille galerie, ses allées et ses venues dans la cour, sans prêter l’oreille. Dehors, à la campagne, Loïse était là, je la voyais marcher devant moi dans le sentier ; sa taille gracieuse, sa blonde chevelure, sa démarche légère m’apparaissaient au loin dans l’ombre des taillis. Et le soir, quand, hâtant le pas, le toit de la maison forestière se découvrait à travers le feuillage, ce n’était pas le père Honeck que je voyais d’abord, c’était encore Loïse sur la galerie, dans le jardin, ou bien à la plus haute lucarne du grenier, liant les folles brindilles du lierre et du chèvrefeuille.

« Hé ! monsieur Théodore, avez-vous trouvé de beaux paysages ? me criait-elle de sa douce voix. Êtes-vous content de votre course d’aujourd’hui ?

— Oui, Loïse, oui, je suis heureux, bien heureux, tout est beau dans la montagne ! »

J’aurais bien voulu pouvoir en dire davantage, mais le regard si calme, si limpide, si bienveillant de la petite-fille du vieux garde m’inspirait peut-être encore plus de respect que d’amour.

Pourtant, un soir que nous étions sur la vieille galerie à regarder le soleil d’automne, ce beau soleil rouge comme du feu, s’incliner dans les gorges lointaines, et que tous deux, immobiles et rêveurs, nous nous taisions en face de ce grand spectacle, tout à coup, et comme malgré moi, je m’écriai d’une voix frémissante :

« Oh ! mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ne puis-je rester ici toujours ? Pourquoi faut-il quitter ce pays ? »

Loïse me regarda toute surprise.

« Vous voulez partir, monsieur Théodore ? fit-elle, tandis qu’une légère teinte rose colorait son front.

— Oui, Loïse, oui, il le faut ! On m’attend là-bas, à Dusseldorf… et puis… le tableau est fini ! »

Ma voix tremblait. Loïse, qui m’avait regardé, baissa la tête sans répondre. Après un long silence, elle murmura comme se pariant à elle-même :

« Mon Dieu !… je n’avais jamais pensé à cela ! »

Durant plus d’un quart d’heure, nous restâmes silencieux, accoudés au bord du balcon et n’osant levant les yeux. J’entendais une voix intérieure me crier : « Parle… parle donc… dis-lui que tu l’aimes ! » Mais une autre voix plus forte me disait : « Non, Théodore, ne fais pas cela… rappelle-toi l’hospitalité du père Honeck… songe que le vieillard t’a traité comme son propre fils… Ce que tu promettrais à Loïse, tu n’es pas sûr de pouvoir le tenir. »

Et comme j’écoutais ces deux voix, ne sachant à quoi me résoudre, le petit Kasper apparut à la lisière de la forêt, suivi de sa longue file de chèvres ; alors Loïse, se levant comme au sortir d’un rêve, me dit :

« Voici sept heures, monsieur Théodore, le père ne peut plus tarder à rentrer ; il faut que j’aille voir à la cuisine. »

Elle descendit l’escalier le front penché, l’air rêveur. Moi, j’entrai dans ma chambre, et la tête entre les mains, au bord de la fenêtre, je réfléchis à ce qui venait de se passer, jusqu’à ce que la voix joyeuse du père Honeck se fit entendre :

« Hé ! monsieur Théodore, criait-il, descendez donc, la nappe est mise. »

Alors je descendis me mettre à table. Le père Frantz avait abattu ce jour-là un superbe coq de bruyères et se proposait de le porter lui-même au garde général à Pirmasens. Il nous raconta qu’en revenant des chaumes, une harde de sangliers avaient déboulé sur sa route, et qu’il irait un de ces quatre matins leur rendre visite, pour me faire goûter de la hure au vin blanc. Tout cela le mettait en joie, et il but même un coup de plus qu’à son ordinaire. Puis, se passant la main sur les moustaches :

« Enfant, dit-il à Loïse, la nuit est belle, allons-nous asseoir sur le banc dehors, et chantons le cantique :

Seigneur Dieu, père des bons cœurs. »

Loïse rougit et dit qu’elle ne se sentait pas bien disposée à chanter.

« Bah ! fit le brave homme en la prenant par le bras, il faut s’y mettre, et ça viendra tout seul. Monsieur Théodore, vous n’avez pas encore entendu chanter Loïse, elle a une voix, une voix… enfin, venez, je n’en dis pas plus. »

Nous sortîmes.