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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/526

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auraient peur de vous dire un mot de travers, et puis, ils ont le teint rose comme une jeune fille. Dire qu’ils ne valent pas les bruns, ce serait aller un peu loin, car même je crois qu’ils sont plus tendres. Enfin, madame, enfin, moi, voyez-vous, entre les blonds et les bruns, je serais bien embarrassée ; Jacob Yaëger est plus vieux que Johann Noblat, mais ce bon Johann…

— Eh ! qui te parle de Johann Noblat ? Je me moque bien de lui !

— Mais alors, qui donc ? Est-ce que ce serait Zaphéri Goëtz, le maréchal ferrant ; Conrad Schœffer, le marchand de chevaux ; Joseph Kroug… ?

— Non, dit Catherine, aucun de ces gens-là ne me plaît. »

Puis, d’un accent de tendresse inexprimable, les yeux levés au plafond, les joues roses, elle dit :

« Ce que j’aimerais, Salomé, ce serait un bon jeune homme, doux, un peu craintif, et qui m’aimerait comme je l’aime ; qui ne penserait pas du matin au soir à gagner de l’argent, et qui me chanterait, d’une voix douce, de vieux airs ; un pauvre jeune homme qui saurait beaucoup de choses et qui me trouverait la plus belle !

— Mais, madame, s’écria la vieille servante stupéfaite, il n’y en a pas comme cela dans le monde, il n’y en aura jamais ; celui que vous me dites doit être blond comme la paille, il doit avoir des ailes !

— Non, il est brun, dit Catherine tout bas.

— Brun ? ça n’est pas possible !

— Si, c’est possible.

— Alors il doit tousser du matin au soir ; il doit être tout à fait maigre et pâle ; il doit être malade. »

Catherine ne put s’empêcher de sourire ; et, se levant :

« Salomé, dit-elle, tu es folle ; j’ai voulu rire, et voilà que tu prends toutes ces choses au sérieux.

— Ah ! madame, madame, dit la vieille servante en levant le doigt, vous n’avez pas confiance en moi, et vous avez tort ; maintenant je sais qui vous aimez… Il regarde bien assez souvent par ici, le pauvre jeune homme ! »

Catherine rougit jusqu’aux oreilles.

« Tu te trompes peut-être, Salomé, » dit-elle.

Puis, se ravisant :

« Et de celui-là, que penses-tu ? »

Salomé allait répondre, lorsqu’on entendit une lourde voiture s’avancer dehors, et, dans le même temps, quelqu’un essayer d’ouvrir la porte de la cuisine.

« Hé ! voici Kasper qui rentre, dit Salomé ; allons, allons, il faut ouvrir la grange. »

Alors, poussant le volet, elle vit la grande voiture, couverte de gerbes jusqu’au premier étage, étendre son ombre sur la façade de l’auberge ; Kasper, Orchel et les journaliers autour, le cou nu, la poitrine découverte et baignés de sueur, attendant qu’on vînt leur ouvrir, et les grands bœufs, l’œil hagard, les jambes écartées, le cou dans les épaules.

« Hé ! vite, bien vite, cria Catherine ; monte au grenier ouvrir la grande lucarne ; moi, je descends à la cave chercher du vin pour nos gens. »

Et la maison fut ranimée. Tout le monde se mit à l’ouvrage pour décharger la voiture.

Dehors on entendait les enfants de l’école crier en chœur : B-A BA, B-E BE.

Et la vieille Salomé à la lucarne, en recevant les gerbes, se disait :

« Ce pauvre Walter, il ne se doute pas du bonheur qui l’attend. Ah ! ce garçon-là peut se vanter d’avoir de la chance ! »


III


Les voitures continuèrent d’arriver depuis midi jusqu’à six heures ; à peine l’une était-elle déchargée qu’il en venait une autre. C’était un grand ouvrage, mais il faut profiter du beau temps ; jamais les récoltes ne sont mieux qu’au grenier, dans la grange ou sous le hangar ; qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il grêle, alors on peut louer le Seigneur de ses bénédictions.

Enfin vers sept heures tout était fini ; les gerbes s’élevaient en muraille des deux côtés de la grange. C’est pourquoi Catherine fit monter une petite tonne de sept à huit pots, et Kasper, Orchel, Brêmer, tous les moissonneurs et moissonneuses, en manches de chemise, les joues, la nuque et le dos trempés de sueur, entrèrent dans la cuisine boire un bon coup.

La tonne était placée au coin de la table, le vin pleuvait dans les verres ; on causait des belles récoltes, de la bonté des grains, des prochaines vendanges, qui promettaient d’être magnifiques.

« Allons, Brêmer, allons, Kasper, disait Catherine, encore un coup ! »

Et naturellement ils ne demandaient pas mieux ; car chacun aime à se faire du bien, surtout quand cela ne vous coûte que la peine de lever le coude.