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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/523

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LES AMOUREUX DE CATHERINE.

puis de temps en temps ouvrait les yeux à demi, prenait une grosse prise de tabac et se remettait à l’ouvrage.

Enfin, au bout d’une heure, et comme neuf heures sonnaient à l’église, Catherine ouvrit tout doucement un volet sur la rue et regarda vers la maison d’école. Walter, les coudes au bord de la fenêtre, était là tout pâle, et tout rêveur ; il regardait dehors d’un air de tristesse inexprimable. Catherine, après l’avoir longtemps contemplé dans l’ombre, retira le volet sans bruit et s’approcha de Salomé, qui venait décidément de s’endormir et ronflait comme un tuyau d’orgue.

Un rayon de soleil, tout fourmillant de poussière, traversait la cuisine obscure et tremblotait au fond de la cheminée, sur les oreilles et le dos du chat, qui dormait aussi, les poings fermés sous le ventre. Dehors on entendait un grand bourdonnement, mais pas d’autre bruit.

Catherine, debout, regardait toujours sa servante, et tout à coup, lui touchant l’épaule, elle l’éveilla. Salomé alors, regardant les yeux écarquillés, vit sa maîtresse devant elle.

« Ah ! pardon, madame, je dormais… il fait si chaud… je vais me dépêcher.

— Non, Salomé, non, dit Catherine d’une voix douce, ce n’est pas pour ça que je t’éveille, je t’aurais bien laissé dormir, mais… mais il faut que je te consulte sur quelque chose. Je sais que tu es portée pour moi, oui, j’en suis sûre !

— Si je suis portée pour vous ! Ah ! madame, vous seriez ma propre fille, que je ne prendrais pas plus vos intérêts. »

Puis, reniflant une bonne prise, elle mit sa tabatière dans la poche de son tablier et demanda :

« Mais, Seigneur Dieu ! qu’est-ce qu’il y a donc ?

— Viens, fit Catherine, entrons dans la grande salle, il fait plus frais. Tire le verrou, que personne n’entre. »

En disant cela, Catherine fermait elle-même le verrou, puis entrait dans la salle, où les bancs et les tables se voyaient à peine dans l’ombre, tandis que le trou des volets brillait comme de l’or. Un de ces volets restait entr’ouvert, et deux grandes roses blanches se balançaient dehors contre le mur. De temps en temps une abeille venait bourdonner dans cette lumière, puis regagnait les champs.

C’était une fine commère que cette Salomé, et qui savait bien des choses ; dans le temps, elle avait été mariée à un certain hussard chamboran, nommé Barabas Heck, qui la menait, comme on dit, au doigt et à la baguette ; aussi comprit-elle tout de suite qu’il se passait des événements extraordinaires, et même elle devina presque ce dont il s’agissait.

« Assoyons-nous, » fit Catherine en lui montrant une chaise et s’asseyant elle-même au coin du banc, près de la fenêtre.

On ne pouvait voir de plus jolie fille que Catherine en ce moment, avec ses grands yeux bleus et son air embarrassé. La vieille servante fourrait ses cheveux gris dans sa cornette et la regardait en silence.

Longtemps Catherine ne dit rien, ne sachant par où commencer ; enfin, élevant la voix, elle dit :

« Oui, je suis sûre que tu m’aimes, Salomé, et voilà pourquoi je veux te demander quelque chose. Tu sais que tous les garçons du village, les jeunes et les vieux, Yaëger, Matter, Schœlfer, Johann Noblat, et même Rebstock, courent après moi.

— Ah ! ah ! pensa Salomé, j’en étais sûre, c’est bien ça. »

Puis elle dit :

« Mon Dieu ! madame, ce n’est pas étonnant, car, pour une fille bien faite, riante et avenante comme vous, on serait bien embarrassé d’en trouver deux au village, et peut-être dans les environs ; sans parler de vos biens, de vos terres…

— Oui, interrompit Catherine ; mais voyons, lequel me conseillerais-tu de choisir, si je voulais me marier ; car, de vivre comme cela, Salomé, sans famille, c’est bien dur… Pourquoi est-ce qu’on travaille ?…

— C’est pour être contente et satisfaite, dit Salomé, et pour se passer toutes les douceurs de la vie ; ça, c’est sûr, madame, et même je me suis déjà bien des fois étonnée que vous n’y ayez pas pensé plus tôt.

— Alors, dit Catherine, tu me conseilles de me marier ?

— Ça va sans dire, ça va sans dire. Le mariage, voyez-vous, madame, c’est tout ce qu’il y a de plus agréable quand on tombe bien ; car les gueux ne manquent pas ; on trouve assez de Barabas, comme j’en avais un, pour vous échiner ; mais un mari jeune, bien tourné, qui fait tout ce que vous voulez, qui vous mène à la danse, ça, madame, c’est le bonheur de la vie ; à côté de ça, tout le reste ne vaut pas la peine qu’on en parle ! »

Alors elles se regardèrent l’une l’autre durant quelques secondes, et Catherine, d’un ton rêveur, dit :

« Je crois que tu as raison, Salomé ; mais lequel choisir ?

— Oh ! pour ça, c’est difficile de vous répondre ; ça dépend des goûts et des couleurs,