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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/510

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

La foule commençait à se répandre dans la cour ; à l’arrivée de Purrhus, il fie fit comme un roulement d’orage, c’était la cohue qui grimpait aux estrades. Maître Sébaldus, en ce moment, revêtit son grand habit marron et se coiffa de son magnifique tricorne ; puis, exhalant un soupir, il ouvrit la porte des vieilles galeries et se mit à descendre gravement l’escalier extérieur de la taverne, au milieu des acclamations universelles. Le digne homme s’efforçait de paraître joyeux, comme il convient en pareille circonstance ; mais il avait beau faire, il avait beau se redresser, rejeter sa grosse tête entre ses épaules, souffler dans ses joues rouges, se croiser les mains sur le dos, ce n’était plus le vainqueur des vainqueurs aux combats de coqs, à la course des ânes, et son sourire même, son bon gros sourire, avait quelque chose d’amer.

Toutefois l’enthousiasme de ses amis et connaissances ne laissa pas de l’attendrir encore, et surtout la vue de Christian et de Fridoline qui vinrent l’embrasser. Il sourit à Trievel Rasimus, parée de ses plus beaux atours, et que Toubac couvait des yeux, comme un épervier mélancolique en arrêt devant une vieille poule jaune et maigre qu’il voudrait agripper et qui se moque de lui dans sa cage.

Puis, levant son tricorne, il salua gravement à la ronde M. le conseiller Baltzer, M. le bourgmestre Omacht, et les autres dignitaires de Dergzabern, en possession d’assister à toutes les fêtes et de boire du vieux Forstheimer qui ne leur coûtait rien.

Mais, cela fait, maître Sébaldus se crut suffisamment acquitté de ses obligations, et, prenant les deux mains de Trievel Rasimus, il lui dit avec sentiment :

« Trievel, Trievel ! ta vue me réjouit le cœur !

— Je vous crois, monsieur Dick, répondit la vieille en se donnant des grâces et lorgnant Toubac du coin de l’œil, dans l’espoir de le rendre jaloux, je vous crois, hé ! hé ! hé ! ça ne m’étonne pas, on sait se mettre, Dieu merci, on sait se nipper ; on n’est pas embarrassée de trouver des maris à la douzaine. Si vous n’étiez pas marié par-devant notre sainte Église, maître Sébaldus, je vous choisirais tout de suite.

— Oui, poursuivit le gros homme avec attendrissement, j’ai du plaisir à te voir ; tu es encore une ancienne, une de celles que j’ai toujours rencontrées depuis trente ans ; tu n’oublierais pas, toi, les vieux amis, par orgueil, par vanité.

— Oh ! pour ça, non, interrompit Trievel, je suie à la vie, à la mort, pour le Jambon de Mayence.

— C’est bien, c’est bien, fit Sébaldus, je le sais, j’en suis sûr. »

Et d’un ton d’indignation profonde, les mains étendues vers la voûte des Trabans, il s’écria :

« On ne dira pas maintenant que j’ai manqué de patience ; si ceux qui devraient être ici n’y sont pas, est-ce par ma faute ? Quelqu’un osera-t-il dire que c’est par la faute de Frank Christian Sébaldus Dick ? Si quelqu’un le disait, ce ne pourrait être qu’un gueux, car la vérité est la vérité, j’ai toujours eu en horreur le mensonge et l’artifice. Qu’on ne dise pas que Sébaldus Dick a manqué de patience et qu’il n’a pas attendu jusqu’à la fin ; mais l’orgueil est la ruine de la vieille amitié, oui, l’orgueil nous montre ces choses abominables ! »

Alors, il fit trois ou quatre fois le tout de la salle, murmurant des paroles confuses ; et tous les assistants, comprenant qu’il parlait du père Johannes, s’indignaient contre le capucin, disant entre eux :

« C’est un homme rempli d’orgueil ! »

Dehors, les rumeurs, les cris, les sifflements, les roulements de pas sur les estrades redoublaient ; on aurait dit que la vieille synagogue allait s’écrouler.

Maître Sébaldus, s’arrêtant de nouveau devant la porte, s’écria :

« Il ne viendra pas, c’est sûr, je vous le prédis hardiment, et voilà que la fête commence ; les gens s’impatientent, il faut se mettre à table sans lui ! »

Et s’indignant de plus en plus :

« Quelle honte ! quelle honte ! tout le pays va savoir que sa place était là, et qu’elle est restée vide ! N’est-ce pas la plus grande honte qui se puisse concevoir, non-seulement pour lui, mais encore pour toute ma maison ? Et c’est un ancien ami, mon plus vieil ami qui me fait de ces choses, à moi, à moi, Sébaldus !

— Encore, reprit-il au bout d’un instant, pour moi, je ne veux rien dire, puisque nous sommes censés fâchés ensemble ; mais ces enfants, ces chers enfants qu’il a baptisés et portés dans ses bras, qu’est-ce qu’il peut leur reprocher, Toubac ? Qu’est-ce qu’il peut dire ?

— Moi, je n’en sais rien, dit Toubac ; que voulez-vous, c’est un gueux, un va-nu-pieds, un vrai pendard.

— Je ne dis pas ça, s’écria Sébaldus, pourpre d’indignation ; tout le monde ne peut pas avoir toutes les qualités réunies ; celui qui soutiendrait que le père Johannes n’est pas le meilleur capucin, le plus digne homme du pays, c’est