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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/506

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

tant votre place est là… maître Sébaldus vous a gardé votre place. »

A ces mots, le capucin s’arrêta tout court, et, regardant la vieille d’un œil perçant :

« Comment ! maître Sébaldus m’a gardé ma place ? dit-il ; alors il ne m’en veut donc plus ? il reconnaît ses torts ? il veut entrer en accommodement avec moi ? Il a toujours eu du bon, je dois le reconnaître ; c’est son maudit orgueil qui le perd ; mais, sauf cela, c’est un excellent cœur. Ah ! il m’a réservé ma place ! Tu penses bien, Trievel, que je ne peux pas retourner à la taverne après l’affront que j’ai reçu, non, non ! mais je l’avoue, en songeant que j’avais perdu l’affection de tous mes vieux camarades : de Toubac, de Hans Aden, de Paulus Borbès, la tienne, celle de la mère Grédel, — une excellente femme, une femme estimable, la meilleure cuisinière du Rhingau, et qui ne se vante pas, qui ne se glorifie pas à tort et à travers, — en songeant que j’avais perdu son affection, celle de Christian, et surtout celle de la petite Fridoline, de cette chère enfant que j’ai portée dans mes bras, que j ai bercée sur mon sein… pauvre petite !… Oui, je l’avoue, de ne plus revoir tout ce monde, ça m’était pénible, c’était dur, bien dur, j’en souffrais plus, mille fois plus que de tout le reste. Enfin, c’est un grand soulagement pour moi de savoir qu’il n’y a pas de rancune entre nous ; mais, de retourner au Jambon de Mayence, de m’incliner devant maître Sébaldus, jamais ! jamais ! »

Trievel Rasimus, pendant ce beau discours, semblait fort attentive.

« Jamais ! répéta le capucin, plutôt périr de misère. Ah ! si maître Sébaldus faisait le premier pas, s’il reconnaissait qu’il a eu tort, s’il envoyait quelqu’un pour m’inviter formellement… »

Il s’arrêta, regardant la vieille, et pendant qu’elle allait lui dire : « Mais je suis ici pour cela, père Johannes. » Aussi sa déception fut grande, lorsque Trievel s’écria :

« Reconnaître ses torts, lui ! allons donc ! Ah ! vous ne le connaissez guère.

— Mais puisqu’il me garde ma place.

— Sans doute, il vous garde votre place, par défi.

— Comment, par défi ?

— Oui, par défi. Vous n’avez donc rien appris de ses publications ?

— De quelles publications, Trievel ? voyons, explique-toi.

— Mais de celles que le watchmann Purrhus a fait dans toute la ville, annonçant, par l’ordre de maître Sébaldus, que votre place serait là, et que vous n’oseriez pas venir la prendre pour soutenir le Dieu de Jacob ; qu’il vous en défiait à la face de l’univers, et que si vous ne veniez pas ; comme c’était probable, alors tout le monde devrait reconnaître que vous étiez terrassé, foulé aux pieds, et que vous demandiez grâce. En raison de quoi, ; lui, Sébaldus, se chargerait alors de faire proclamer à son de trompe, la victoire définitive du dieu Soleil et votre défaite éclatante. Comment ! vous ne savez rien de ces choses ? mais on ne parle que de ça dans tout le pays : les uns disent que vous viendrez, les autres que vous n’oserez jamais. »

Le capucin était devenu tout pâle, ses joues tremblotaient de colère ;

« Comment ! comment ! se prit-il à bégayer, ce gros âne, ce matérialiste, cet ignorant, cette outre gonflée d’orgueil ose me défier, moi… moi… de venir ! Ah ! c’est trop fort. Tout ce que j’avançais tout à l’heure, Trievel, touchant son bon cœur et son bon sens, je te retire. Il est clair que la vanité le suffoque, qu’il perd la tête. Oui, je vois de plus en plus, et malgré mon indulgence, que c’est un être borné, stupide, arriéré de vingt siècles. Son dieu Soleil ! son dieu Soleil ! ha ! ha ! ha ! quelle découverte : la religion des premiers sauvages !… Mais… mais vraiment c’est incroyable… c’est…

— Vous viendrez donc ? demanda Trievel en baissant la tête pour cacher un sourire.

— Si je viendrai défendre mon Dieu, le Dieu de nos pères ! Certainement, certainement. Mais qu’on ne s’imagine pas que j’arrive pour manger et boire, non, voilà ma nourriture. »

Il montrait ses pommes de terre.

« Je préparais cela pour aller en quête aujourd’hui, mais dans des circonstances aussi graves, je renonce à ma quête, je pars, je marche à la rencontre des hérétiques ; je vais, comme le saint roi David, au-devant du géant Goliath, armé de ma houlette, de ma fronde et de mes trois cailloux. Ah ! il me défie ! »

Il y eut un instant de silence, Trievel Rasinius, se levant, murmura :

« Aussi je m’étonnais, père Johannes, de votre grande tranquillité ; je ne pouvais comprendre qu’au moment de la bataille, vous restiez ainsi les bras croisés, comme si vous vous sentiez battu d’avance.

— Battu d’avance ! fit le capucin. Écoute, Trievel, c’est aujourd’hui qu’on verra le triomphe de Jéhovah, du Dieu fort, du Dieu jaloux. Tu peux aller dire de ma part à Bergzabern…

— Soyez tranquille, soyez tranquille, fit la vieille en prenant son bâton, je vais annoncer partout la grande nouvelle. Le banquet com-