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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/505

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

éclairé de votre divine lumière ; je vous remercie de m’avoir arrêté sur le bord de cet abîme sans fond du sensualisme, et de m’avoir appris que les choses humaines ne sont que la vanité des vanités. Il ne m’appartient pas, indigne que je suis, de critiquer la conduite de mon prochain, mais il m’est permis de verser des larmes sur ses égarements. »

Alors le vieux pécheur se passa la main sur la figure en reniflant, et la mère Rasimus lui dit d’un ton de pitié bonasse :

« C’est beau, père Johannes, c’est beau ce que vous venez de dire là ; j’ai toujours pensé que vous finiriez par devenir un saint homme ; même dans le temps, quand vous buviez la grand’coupe de Gleiszeller de l’an XI, vous leviez les yeux au plafond avec un air d’adoration qui me faisait penser : « Quel beau saint ça ferait ! Dieu du ciel, quel beau saint, en peinture, dans la cathédrale ! »

Le père Johannes regarda la vieille de travers, croyant qu’elle voulait rire ; mais elle semblait si convaincue, de si bonne foi, et si bonasse avec ses mains jointes sur les genoux, et les franges de son bonnet pendant sur son nez rouge, qu’il ne douta point qu’elle ne parlât sérieusement.

« Oui, reprit-elle, vous avez bien raison, père Johannes ; tout ça, les jambons, les andouilles, les professerswurst, les pâtés d’anguilles, les dindes farcies, les bouteilles de Forstheimer, de Bodenheimer, tout ça, c’est de la vanité ! Il n’y a de bien sûr, là, de bien sûr, que la vie éternelle, les anges, les saints et les séraphins qui volent en l’air en soufflant dans des trompettes, comme on en voit dans la chapelle Saint-Sylvestre ; ça, c’est sûr… c’est clair ! Aussi, déjà plus de cent fois, j’ai eu l’idée de me convertir ; mais la chair est si faible, père Johannes, rien qu’en sentant l’odeur de la cuisine, ça bouleverse toutes mes bonnes résolutions. »

Le capucin ne disait rien ; au bout d’un instant seulement, il toussa : « Hum ! hum ! fit-il, oui… oui… la chair… la chair ! »

Mais il n’ajouta rien, et Trievel poursuivit, en aspirant une prise de tabac :

« La chair, c’est la perdition des hommes et des femmes. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez pas croire comme tous les bourgeois de Bergzabern viennent saluer maître Sébaldus, pour être de sa fête, c’est une procession du matin au soir. Mais, pour dire la vérité, tout ce que vous avez vu jusqu’à présent, auprès de cette fête-là, n’est qu’une véritable misère. On a fait venir de la haute montagne du gibier de toute sorte, des grives du Hundsrück, des bécasses, des gélinottes et des coqs de bruyère des Vosges, trois sangliers pour être farcis avec des châtaignes, trois chevreuils pour être farcis avec des olives ; on a fait venir des poissons du Rhin : de la carpe, du saumon, des truites en abondance, et des poissons de mer tellement extraordinaires, tellement délicats, que le sacristain Kœnig, le conseiller Baltzer et tous ceux qui s’y connaissent disent que ça fait les délices du corps et de l’âme. On a fait venir des fruits de Hoheim, de Vandenheim, de Baden et d’ailleurs, dans de petites corbeilles garnies de mousse : des poires fondantes, des rainettes grises, tout ce qu’il est possible de se figurer de plus beau ; rien qu’à les voir, l’eau vous en vient à la bouche. Et, pour la première fois, maître Sébaldus a consenti de verser au deuxième service des vins de France, du vin de Bourgogne, de Bordeaux et de Champagne rose et blanc, chose qu’il n’avait jamais voulu faire, à cause de son grand respect pour la patrie allemande ; mais cette fois il veut que toutes les délices de la terre, de la mer et du ciel soient réunies sur sa table, et qu’on s’en souvienne dans les siècles des siècles.

— Dans les siècles des siècles ! dit le capucin en haussant les épaules, voilà bien son orgueil et sa sotte vanité ; dans les siècles des siècles, je vous demande un peu ! Et quand ce serait, la belle gloire qu’il aurait là, de passer pour un goinfre jusqu’à la centième génération !… O honte ! ô être matériel, être porté sur sa bouche !… Enfin… enfin… — fit-il en bredouillant et se promenant à grands pas dans la hutte, — que faire ? que dire à cela ? C’est l’opprobre, c’est la honte de Bergzabern et de toute la ligne du Rhin ! Dans le temps, on songeait aux choses divines, et aujourd’hui on ne pense qu’à s’introduire des choses agréables dans le gosier ; ainsi périssent les civilisations, ainsi la terre fut inondée par le déluge universel, ainsi Sodome et Gomorrhe furent englouties par une mer de flammes ! Et je plaignais cet homme ; je me repentais, je m’en voulais presque de l’avoir châtié, j’éprouvais presque un serrement de cœur en songeant…

— Alors, interrompit Trievel, vous ne viendrez pas au banquet ?

— Venir au banquet, moi ! mais ce serait le comble de la honte, ce serait renier mon Dieu, ma foi, mes convictions ; Dieu m’en préserve ! »

Il marchait en faisant de grands gestes ; Trievel le suivait des yeux, tournant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche, comme une girouette.

« Et pourtant, père Johannes, dit-elle, pour-