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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/504

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

vit le père Johannes assis à terre, les jambes écartées devant la pierre de l’âtre ; il retournait des pommes de terre sous la cendre, et, comme le feu se prit à briller, toutes les brindilles du plafond, les barreaux de la crèche, la tête ébouriffée de l’âne, son bât et son licou suspendus au mur, le vieux crucifix de chêne et le petit bénitier de faïence au-dessus de la caisse, le pot à eau dans un coin et la grande trique de cormier dans un autre ; toutes ces choses confuses, entassées, hérissées, se prirent à danser avec leurs ombres autour des murailles de terre glaise : c’était vraiment étrange.

Le père Johannes, le coude sur le genou, la joue sur le poing, ressemblait alors au bouc Hazazel, qui porte les péchés du genre humain ; il était devenu jaune, sec et maigre comme un vieux buis ; ses sourcils joints en V à la racine du nez semblaient s’être rapprochés davantage, et ses yeux regardaient les pommes de terre en louchant. Trievel, connaissant le caractère ombrageux du capucin, après avoir vu ces choses, se retira tout doucement dans les bruyères, puis elle fit du bruit en approchant de la porte, pour avoir l’air d’arriver.

« Hé ! c’est moi, père Johannes ! Êtes-vous là ? Ouvrez ! c’est Trievel Rasimus ! » cria-t-elle d’un accent joyeux.

Quelques instants après, la porte s’ouvrit et le capucin, qui s’était fait une mine moins désolée, lui dit en souriant :

« Hé ! c’est Trievel Rasimus ! d’où venez-vous donc de si bonne heure, Trievel ?

— J’arrive de Hirschland, père Johannes ; je n’ai pas voulu passer si près de l’ermitage sans vous souhaiter le bonjour.

— Et vous avez bien fait, Trievel ; entrez, entrez. »

Ils se courbèrent sous les bottes de paille du fenil et entrèrent, la figure épanouie.

« Asseyez-vous, Trievel, dit le capucin en présentant à la vieille le seul escabeau de la hutte, chauffez-vous, il fait assez frais ce matin. Ah ! vous arrivez de Hirschland ?

— Mon Dieu, oui, je viens d’inviter mon cousin Frantz Piper, le clarinette, à la grande fête d’aujourd’hui, et j’ai quitté Hirschland de bon matin, pour arriver avant la chaleur. »

Les oreilles du père Johannes se dressèrent en entendant parler de fête, mais il ne dit rien.

« C’est très-bien, fit-il, c’est très-bien. »

Trievel s’était assise près de l’âtre et se fourrait les cheveux dans son bonnet ; puis regardant autour d’elle :

« Mais vous n’êtes pas trop mal ici, père Johannes, dit-elle ; en hiver surtout, avec votre âne, vous devez avoir bien chaud. Et puis, ce lit de feuilles… moi, j’aime les lits de feuilles, ça n’est pas aussi salissant que le linge, on n’a qu’à remuer un peu… Enfin, je vois que vous êtes tout à fait bien.

— Oui, oui, on pourrait être plus mal logé, » répondit le capucin d’un air rêveur.

Et, revenant à la charge :

« Ainsi, vous arrivez de Hirschland pour une fête. Il y a donc fête aujourd’hui, Trievel, en l’honneur de quel saint ?

— Comment ! vous ne savez pas ça ? dit la vieille d’un air naïf ; vous ne savez pas que maître Sébaldus donne une fête, un banquet, un festin, mais quelque chose, là, quelque chose de tellement extraordinaire, qu’on en parle jusqu’à Landau, jusqu’à Neustadt, enfin partout ? »

Le père Johannes, durant un instant, parut stupéfait.

« Ah bah ! fit-il ; comment ! il donne une fête pareille ? »

Et le brave homme resta les yeux fixes, les narines tirées, comme s’il eût vu ce spectacle ; puis, se réveillant :

« Maître Sébaldus est donc rétabli, demanda-t-il, tout à fait rétabli ? Ah ! bon… bon… tant mieux, ça me fait plaisir ! Mais, quoique cela, je déplore, oui, je déplore qu’un homme d’âge, un homme d’expérience, à peine échappé des bras de la mort, songe à se replonger tout de suite dans un océan de jouissances sensuelles, à se gorger de nourriture succulente, à s’abreuver de vins délicieux ; c’est déplorable, tout à fait déplorable. »

En parlant de nourriture succulente, de vins délicieux, de jouissances sensuelles, Johannes en avait la bouche pleine, son nez remuait, et une légère teinte pourpre colorait ses joues brunes. Trievel l’observait en clignant des yeux.

« Vous avez bien raison, dit-elle, ça fait frémir de penser à cela ; mais que voulez-vous ? le danger passé, on songe à autre chose. Figurez-vous, père Johannes, qu’on a fait venir de Mayence trois de ces pâtés d’anguilles, vous savez, de ces pâtés fondants, aux petites knœpfe et aux champignons blancs, de ces pâtés…

— Ne me parlez pas de ça, interrompit le capucin en se levant, ne me parlez pas de ça ! Dire que ce Sébaldus, au lieu de songer à son salut, après une crise terrible, ne s’inquiète que de se farcir la panse de choses délicates, c’est révoltant, c’est abominable. »

Mais, remarquant que la vieille l’épiait du coin de l’œil :

« Seigneur Dieu, fit-il d’un ton paterne en joignant les mains, je vous remercie de m’avoir