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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/488

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

bouteilles arrivait jusque dans la chambre, quoique la porte fût fermée, et que la mère Grédel eût bien recommandé de faire doucement. Aussitôt les paupières du malade s’entr’ouvraient, il prêtait l’oreille, puis soupirait longuement, et jetait un coup d’œil triste sur la carafe étincelante au bord de la cheminée, entre deux grandes chopes bien propres.

« Quelle misère ! murmurait-il, quelle misère ! » !

Dans un de ces moments, n’y tenant plus, il fit un effort pour lever le rideau, et voyant la vieille toute seule, il se prit à dire :

« Ah ! je voudrais être enterré sous le Schlossgarten ! J’en ai bien assez de choux, d’épinards et d’oseille comme cela. Trievel, tiens, puisque ma femme et Fridoline ne sont pas là, je te le dis à toi : oui, j’aimerais mieux être mort, que de continuer à boire de l’eau. Je me suis bien assez donné de bon temps ; et si c’est fini, si je ne dois plus descendre dans ma taverne que les pieds en avant… eh bien, j’aimerais autant qu’on m’achevât tout de suite avec une cruche de Rudesheim ou de Johannisberg ; ça serait au moins une mort digne de Sébaldus Dick !… Mais mourir en buvant de l’eau… pouah ! Rien que d’y penser, ça me retourne le cœur de fond en comble… J’aurais cassé mon broc sur la tête de celui qui m’aurait dit ça ! »

Le brave homme parlait avec tant de conviction et d’un accent si pathétique, que Trievel Rasimus en fut attendrie. Elle se retourna ; ils se regardèrent deux ou trois secondes dans le blanc des yeux d’un air expressif ; puis la vieille se leva, déposa son tricot au bord de la fenêtre, et tout doucement alla entr’ouvrir la porte. Elle vit à travers la balustrade de la galerie, dans l’ombre de la taverne, Hans Aden, Toubac et plusieurs autres, assis le coude sur la table, d’un air mélancolique, et vidant leur petite chope sans rien dire ; la mère Grédel, toute pensive, les mains jointes sur ses genoux, derrière le comptoir, et Fridoline auprès d’elle. Alors, bien sûre.que personne ne pouvait la troubler, elle revint près du lit, et, souriant à maître Sébaldus d’un air étrange :

« Du vin ! fit-elle ; seigneur Dieu ! vous donner du vin ! mais ce serait votre mort, maître Sébaldus. Si vous me demandiez de l’eau, à la bonne heure ; de la bonne eau du Sonneberg, je ne dis pas. Oui, je vous en donnerais, quoiqu’elle soit un peu forte pour un malade.

— De l’eau du Sonneberg, bégaya Sébaldus.

— Oui… vous ne connaissez pas ça… c’est une eau… une eau bonne pour les yeux… et toutes les autres infirmités du corps, maître Sébaldus ; une eau si bonne, que ma grand’mère Annah, qui ne manquait jamais d’en boire au moins deux pintes par jour, lisait encore son almanach sans lunettes à quatre-vingts ans. »

Et comme maître Sébaldus ne répondait pas, tant il avait en horreur toutes les eaux du monde, elle tira sa gourde de sa grande poche et dit :

« Cette nuit, j’ai été en chercher, tout exprès pour vous, ce petit flacon… Hé ! hé ! hé ! Tenez, goûtez-moi ça ? »

Le bon tavernier détournait la tête d’un air désolé ; mais à peine eut-il le goulot près des lèvres, que, se relevant bien vite sur le coude, il prit la gourde d’une main tremblante et se mit à boire, les yeux écarquillés, avec une sorte d’extase inexprimable. Son cou se gonflait et se dégonflait, comme celui d’un rossignol qui chante l’amour. C’était admirable de le voir ; il ne finit qu’à la dernière goutte, en exhalant un soupir de regret. La vieille, sa longue figure lie de vin penchée entre les rideaux, le regardait d’un œil tendre.

« Eh bien, fit-elle en reprenant le flacon vide et le glissant dans sa grande poche, eh bien ! que pensez-vous de mon eau du Sonneberg ? Ça va-t il mieux ? hé ! hé ! hé ! Ça vous éclaircit-il la vue, hein ?

— Oui… oui… bégaya le brave homme, oui, ça m’éclaircit la vue… ça me rafraîchit les idées ! Ça, Trievel, c’est comme l’eau de la piscine miraculeuse qui guérissait les paralytiques. Est-ce que tu en as encore de cette bonne eau ?

— Soyez tranquille, je vais en chercher.

— Une grande bouteille, n’est-ce pas ? une bouteille de deux pintes.

— Oui, maître Sébaldus, oui, dit la vieille en riant de bon cœur.

— Et tu la mettras ici dans le placard, derrière mon lit.

— Ne vous inquiétez de rien ; mais il ne faudra pas en prendre trop à la fois : s’il vous arrivait quelque chose, je serais perdue.

— Il ne m’arrivera rien, Trievel. Oh ! la bonne eau !… Tu m’en chercheras tous les jours au… au Sonneberg ; c’est sous le Sonneberg qu’elle coule ? fit-il en clignant les yeux.

— Oui, sous la roche du Sonneberg, au pied du coteau.

— Bon… bon… je m’en doutais ; elle doit venir de là… Ah ! si j’avais déjà l’autre flacon, je serais guéri !

— Chut ! fit Trievei Rasimus en se dépêchant de reprendre son tricot, dame Grédel arrive. »

Maître Sébaldus, se tournant aussitôt la face