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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/487

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

cent autres, qui s’étaient fait une habitude, une seconde vie, une manière d’être à part dans l’antique et respectable taverne. La désolation était au milieu d’eux, la consternation se peignait sur leurs figures. Bien loin d’abandonner maître Sébaldus, ils se relayaient dans la grande salle, causant à voix basse, s’informant des ordpnnances et de la santé du malade, s’essuyant les yeux du revers de la manche, lorsqu’il y avait une petite amélioration, et se désolant lorsque la nuit avait été mauvaise.

La mère Rasimus seule avait le bonheur de veiller auprès du malade. Chaque fois qu’elle entr’ouvrait la porte sur la galerie vermoulue, on lui faisait signe de descendre ; alors elle attirait ses guenilles, et, relevant les loques de son bonnet, elle se penchait sur la rampe, et tout bas leur donnait des nouvelles : « Ça va bien ! — Ça va mal ! — Il ne veut plus d’oseille. — Il se fâche contre Eselskopf. »

Tels étaient, du matin au soir, les bruits qui couraient dans l’antique cour de la synagogue, et qui faisaient la joie ou la désolation de ces pauvres diables.

Tant que maître Sébaldus sentit ses maux de reins, ce qui dura bien une douzaine de jours, il se soumit avec résignation aux ordonnances du docteur ; mais aussitôt après la figure d’Eselskopf lui devint odieuse. A chacune de ses visites, il se retournait la face au mur pour ne pas le voir ; et quand il l’entendait répéter sans cesse : « Ça va bien ! continuons les légumes ! » une indignation profonde lui remuait les entrailles. Mais ce qui le désespéra plus que tout autre chose, ce fut lorsqu’un soir Eselskopf, frappé lui-même de sa pâleur et de son état de vacuité complète, se prit à sourire en lui montrant ses dents jaunes et dit :

« Monsieur Dick, maintenant je réponds de vous ! vous êtes en bonne voie de guérison ; encore un ou deux mois du même régime, et tous vos liquides seront en équilibre, vos flegmes auront disparu, et vous aurez une taille comme cela. »

Eselskopf se serrait les hanches de ses deux longues mains sèches avec une sorte d’admiration pour lui-même.

« Va-t’en au diable ! » murmura Sébaldus en se retournant tout désolé.

Et de toute la nuit il ne put fermer l’œil. Il se voyait aussi maigre qu’Eselskopf, et n’osait lever les yeux.

« Comment paraître ainsi devant les honnêtes gens ? se disait-il. Que pensera-t-on de moi ? Tous ceux qui m’ont connu me montreront du doigt ; je serai forcé de me cacher ; le petit tailleur Eisenlœffel sera un géant auprès de moi, et le vieux Diederich Sauffer pourra me renverser d’une chiquenaude. J’aime mieux mourir, oui, j’aime mieux mourir que de suppporter une pareille honte. »

Or, dans la matinée, Trievel Rasimus vint, comme d’habitude, relever la mère Grédel au petit jour. Depuis longtemps elle était revenue sur le compte d’Eselskopf, et le considérait comme un âne ; la peur qu’il lui avait faite d’abord s’était dissipée.

« Ce gueux, se disait-elle parfois en levant son tablier, et tirant de sa poche un long flacon couvert d’osier, ce gueux d’Eselskopf, il avait entortillé tout le monde. Moi qui voulais boire de l’eau, hé ! hé ! hé ! Oui, je t’en donnerai de l’eau, ma pauvre Trievel, de l’eau pour t’éclaircir le teint, en voilà ! »

Et, levant le coude, elle buvait d’un air de jubilation goguenarde, puis faisait claquer sa langue et glissait le flacon dans sa poche.

« Oh ! la bonne eau de fontaine ! » » Et tout aussitôt elle levait la jambe et se balançait sur les hanches, comme au moment de danser un hopser avec Toubac.

Mais elle se serait bien gardée de souffler un mot de ses idées sur Eselskopf à dame Grédel, qui considérait M. le docteur comme un oracle.

« Pas si bête ! faisait-elle, on me chasserait de la maison, et je ne pourrais plus secourir ce bon maître Sébaldus, qui est bien la crème des honnêtés gens. Pauvre cher homme, il n’a plus que la peau et les os… Qu’est-ce qu’il lui faudrait ? Des bouillons gras pour lui remonter le cœur… et on lui verse de grands verres d’eau froide ! Ah ! gueux d’Eselskopf, c’est pire que les coups de bâton du capucin. »

Donc, ce matin-là, Trievel Rasimus tricotait et rêvassait comme d’habitude au coin de la fenêtre. Un beau rayon de soleil pourpre et or s’étendait sur les vitres, à travers le feuillage d’un grand acacia qui s’élevait dans la cour ; une troupe de moineaux pillards se chamaillaient ; on les entendait crier, se démener, puis s’enfuir au moindre bruit. La vieille, fourrant les aiguilles de son tricot dans sa tignasse grise, regardait alors ce qui se passait aux environs sur les toits ; elle observait le chat du voisin Yéri-Péter, un gros chat roux, qui faisait sa ronde matinale dans les lucarnes et balançait la queue en cadence ; les beaux nuages blancs voguant dans l’azur ; elle songeait aux prochaines vendanges ; enfin elle regardait maître Sébaldus, les paupières closes, dans l’ombre du baldaquin, et se remettait à l’ouvrage.

Parfois un petit cliquetis de verres et de