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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/479

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

fortunée, et qui promettait de dorer ainsi des siècles, à la satisfaction universelle.

Mais,.pour en revenir à la grande bataille, cette nuit-là maître Sébaldus, indigné, ne fit que traiter le père Johannes de mauvais gueux, de va-nu-pieds, de pendard, de mendiant, de goinfre. Il ne croyait jamais en avoir assez dit sur son compte, et se ranimait, à chaque instant pour l’accabler d’injures. Toubac, la vieille Rasimus et les autres, réunis autour des grandes tables de la taverne, ne cessaient de se glorifier de leur victoire, et d’avaler des chopes avec enthousiasme,

Cependant, vers quatre heures du matin, quelques-uns furent pris tout à coup de la mélancolie des chats, et s’endormirent, en gémissant, le nez dans leur chope ; d’autres eurent encore la force de se retirer en trébuchant. On les entendait au loin frapper à leur porte, on entendait les voisins ouvrir leurs fenêtres, et les maudire, les chiens aboyer et les coqs annoncer l’approche du jour.

A cette heure, Sébaldus, assis derrière son comptoir, les yeux ronds et les joues pendantes, se prit à sentir la fraîcheur du dehors, car les fenêtres étaient restées ouvertes, et le brouillard matinal se répandait dans la taverne. Alors fo gros homme eut l’idée d’aller se coucher ; mais qu’on juge de sa consternation, lorsqu’il se sentit roide comme une bûche, et que des douleurs terribles lui passèrent tout le long du dos, depuis la nuque jusqu’au croupion.

« Seigneur Dieu ! fit-il, qu’est-ce que cela veut dire ? »

Et tentant un nouvel effort, la douleur fut telle qu’il se prit à crier :

« Grédel !… ah ! Seigneur, qu’est-ce que je sens ! Ce gueux de capucin m’a cassé les reins… Ouf… je suis mort ! »

Et ses joues devinrent pourpres ; il soufflait, clignait des yeux et criait :

« Ho ! hol ho ! Seigneur, ayez pitié de moi. »

Le restant des convives s’éveilla stupéfait, épouvanté, comme ceux du festin de Balthazar.

Grédel accourut en criant :.

  • Sébaldus ! Sébaldus ! qu’as-tu ?

— Ne me touche pas ! ne me touche pas ! gémissait le pauvre homme ; quand on me touche, c’est comme si je recevais mille coups de bâton. Ah ! Dieu du ciel, dire que je ne peux plus bouger ni bras ni jambes ; il faudra maintenant qu’on m’aide à boire… Ah ! Seigneur… Encore, si j’étais sûr d’en réchapper… Grédel, Grédel, cours vite chez le docteur Eselskopf… qu’il vienne tout de suite. Ah ! brigand de capucin, moi qui t’ai nourri… Que le diable emporte le soleil… Je me moque pas mal du soleil I >

Il criait si fort, que tous ses amis et Toubac lui-même en furent épouvantés ; la vieille Rasimus seule conserva tout son calme, et fourrant ses cheveux gris dans son bonnet, elle puisa une large prise dans sa tabatière de carton noir, et dit d’un air philosophique :

« Il a une courbature, le pauvre cher homme. Ne vous effrayez pas, dame Grédel, ne vous effrayez pas ; les coups de bâton sont marqués sur son dos, c’est tout naturel. Restez tranquillement chez vous, faites un emplâtre de graine de lin ; moi, je vais éveiller Eselskopf, il ordonnera des compresses à l’eau-de-vie, c’est ce qu’il y a de mieux contre les coups de bâton, je sais ça ! »

Et elle sortit en marmottant :

< Dieu du ciel, que ces hommes gras sont douillets ; moi, j’en aurais reçu dix fois autant, que je ne dirais pas seulement : « Ho ! » Ce que c’est pourtant d’avoir la peau blanche et luisante comme un ortolan. »


III


Le jour commençait à blanchir les pignons décrépits, et Trievel Rasimus, la tête penchée, un pan de sa robe traînante relevé dans la main, les grandes franges de son bonnet retombant sur son nez rouge, trottait comme une vieille hase dans la ruelle du Pot-Cassé, en murmurant des paroles confuses :

« Quelle noce nous avons faite ! Dieu de Dieu, quelle noce ! m’en suis-je donné ! se disait-elle. Hé ! hé ! la bonne aubaine ! En voilà pour six semaines, jusqu’à la fête des vendanges, Les pommes de terre ; les carottes et les navets vont recommencer : gueux de navets, je ne peux pas les sentir ! Et quand on pense qu’il y a des gens qui mangent tous les jours des omelettes au lard, des harengs saurs et de la morue, et qui font des noces tout le long de l’année ! »

Puis rêvassant tout haut :

« Toubac en tient pour moi, se disait-elle ; je l’ai ébloui, c’est clair comme le jour ; il faut que je l’entortille tout à fait, pour que nous nous marions ensemble. Alors, tout sera bien ; il travaillera comme le caniche du cloutier Hans ; moi, je ferai tranquillement mon café tous les jours au coin du feu, je rôtirai des marrons en société de la mère Schmutz et de mademoiselle Sclapp, ma bonne chaufferette sous mes jupons, pendant que Toubac gèlera dehors à raccommoder ses casseroles. Tiens, c’est tout simple, quand on adore la