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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/465

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D’UN JOUEUR DE CLARINETTE.


X


J’aurais bien des choses à dire sur ce dîner, qui dura jusqu’à trois heures ; oui, j’aurais bien des choses à dire, quoiqu’il se soit passé du temps depuis.

Je vois encore à la file, monsieur le conseiller municipal Spitz, avec son long nez mince, ses gros yeux ronds et sa perruque à queue de rat qui frétille, je le vois grignoter et rire à chaque parole de l’oncle Conrad ; et, près de lui, le gros bourgmestre chauve, qui lève le coude et qui boit en regardant le plafond d’un air d’extase ; et mademoiselle Sophia Schlick, la maîtresse d’école de Margrédel, deux petites anglaises au coin des yeux et quatre cheveux tendus sur le front, comme les cordes d’une épinette, je l’entends répéter sans cesse : « Quel malheur ! quel malheur d’avoir déjeuné si tard ! je n’ai plus d’appétit ! » Ce qui ne l’empêchait pas de ravager les plats de saucisses, les pâtés, les küchlen, les kougelhof et tout ce qui se présentait sur la table ; et madame Wagner, la femme de l’ancien brigadier de gendarmerie, grosse, grasse, jaune, un bonnet à grands rubans rouges autour de sa tête crépue, et les grands anneaux de ses boucles d’oreilles descendant jusqu’au bas de ses joues pendantes ; je la vois se reculer de la table en soupirant, à chaque nouveau service, et finalement piquer dans son assiette le bras tendu. Et monsieur le percepteur Reinhart, qui prenait des pilules trois jours avant les repas de noces et de fêtes où ses nombreux amis l’invitaient ; et le vieux Mériâne, qui claquait de la langue chaque fois qu’il vidait son verre, et murmurait tout bas : « Ça, c’est du trente-quatre de Kütterlé ; ça c’est du Rangen de l’année dernière ; ça, c’est du Drahenfeltz ; » ainsi de suite, sans s’inquiéter du reste.

Et l’oncle Conrad, qui se redressait sur sa chaise et toussait comme pour raconter ses vieilles batailles, mais qui n’osait pas, en se rappelant l’histoire de Kirschberg ; et le grand canonnier, droit, fier, superbe, retroussant ses moustaches où perlait le vin, s’essuyant le menton, et regardant vers la porte toute grande ouverte de la cuisine, où l’innocente Margrédel entrait et sortait, apportant les plats et les bouteilles d’un air timide, et souriant toujours pour montrer ses petites dents blanches.

Ah ! Dieu du ciel ! oui, je pourrais en dire sur ce dîner ; je sais que les mêmes convives ont assisté plus tard à des festins où je n’étais pas, et que plusieurs se sont moqués de ma simplicité ; comme si la faute des autres, leur manque de foi, leur hypocrisie devaient m’être imputés, comme s’il était honteux de croire à la parole de ceux qu’on aime, et comme si les honnêtes gens étaient ridicules de se laisser tromper toujours à cause de leur bonté ! Je pourrais les peindre à mon tour, montrer leur gourmandise extraordinaire ; mais j’aime mieux me taire, car les mauvaises langues diraient que je parle de la sorte par envie et par jalousie ; oui, j’aime mieux me taire et rester avec mon injustice.

Ce repas n’en finissait plus ; je m’ennuyais, je voyais que les choses allaient de mal en pis, qu’on vidait bouteille sur bouteille, et que, malgré sa défaite, l’oncle allait commencer l’histoire de ses batailles ; car depuis l’aventure de Kirschberg, au lieu de se taire modestement comme autrefois, il ne parlait plus que de ses anciennes victoires. Il allait commencer, lorsque Orchel me toucha l’épaule, et me dit que Waldhorn était dehors avec les autres camarades, et qu’il m’attendait pour faire notre tournée au village.

Je saisis ce prétexte et je sortis, à la satisfaction de Margrédel, de Yéri-Hans et à la mienne. A quoi bon tant d’hypocrisie ? Pourquoi ne pas dire tout simplement aux gens : « Je ne veux plus de vous ! » Pourquoi me donner des küchlen la veille ? Pourquoi me laisser espérer jusqu’à la fin ? — Cette conduite de Margrédel m’indignait.

Malgré cela, je sortis d’un air joyeux, pour ne pas laisser au grand canonnier le plaisir de voir qu’il me faisait de la peine. Je saluai Waldhorn sur l’escalier, en riant comme un fou de ma propre bêtise, ce qui l’étonna, car il m’avait vu triste depuis quelque temps.

« Tu as donc bu, Kasper ? me dit-il.

— Moi ! pas plus d’un verre de vin, non ; je ris des idées qui me passent par la tête.

— Et ta clarinette ?

— Je vais la chercher. »

Comme je traversais la salle pour monter à ma chambre, l’oncle Conrad me cria t

« Hé ! Kasper !

— Quoi, mon oncle ?

— Les musiciens sont dehors ?

— Oui.