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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/463

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D’UN JOUEUR DE CLARINETTE.

— Ah ! que les beignets étaient bons ! m’écriai-je ; je n’ai plus faim.

— Allons ! allons ! nous n’avons pas besoin d’homme ici, dit la mère Catherine en riant. Et je rentrai me mettre à table avec plus de confiance.

« Waldhorn est au village, me dit aussitôt l’oncle Conrad ; j’ai oublié de te dire qu’il est venu pour te voir cette après-midi, pendant que tu te promenais au Réeberg. Il t’attend ce soir aux Trois Pigeons avec tout l’orchestre. Demain tu gagneras deux écus, Kasper, après-demain autant, jusqu’au dernier jour de la fête : c’est un bon état d’être joueur de clarinette. »

Et riant, il ajouta, :

« Les deux arpents avancent, garçon, du courage ! »

Comme il disait cela, je sentis un grand poids se lever de mon cœur ; il me semblait avoir fait un mauvais rêve.

A peine le souper fini, je courus aux Trois Pigeons, où Waldhorn m’attendait ; tous les camarades étaient là, leurs trombones et leurs cors de chasse pendus aux murs. On se serra les mains, on but deux ou trois chopes en causant d’affaires. Il fut convenu qu’on irait faire de la musique le lendemain, à tous les grands dîners, de une heure à trois, et qu’après vêpres on jouerait les danses à la Madame-Hutte ; Waldhorn avait déjà cette entreprise.

Je rentrai vers dix heures ; l’oncle Conrad était couché ; Margrédel et Catherine Vogel continuaient leurs préparatifs. En passant, je regardai Margrédel par le châssis de la cuisine, puis je montai dans ma chambre, où, m’étant couché, je dormis jusque vers huit heures du matin, ce qui ne m’était pas arrivé depuis six semaines.

C’est le bruit de la foire, le bourdonnement des trompettes d’enfants, les cris des marchands et des maîtres de jeux qui m’éveillèrent. Je sautai de mon lit tout joyeux, et ayant passé mes pantalons, j’ouvris ma fenêtre. Le temps était magnifique, l’air plein de soleil ; le drapeau flottait sur la Madame~Hütte ; les gens se promenaient entre les baraques, autour des poteries étalées sur la place, achetant, marchandant et regardant les étalages ; les joueurs formaient déjà cercle autour des rampé, et tout le long de la route, à perte de vue, on ne voyait que des charrettes, et ces grandes voitures du pays, à longues échelles, encombrées de tricornes, de gilets rouges, de toques brodées, de petites jupes coquelicot et de jolies figures riantes.

On pense bien qu’en ce jour, sachant que Yéri-Hans allait venir, je n’oubliai pas de me faire la barbe. Huit jours auparavant, en revenant de Munster, j’avais apporté tout exprès une chemise neuve, brodée de rouge au collet et sur le devant, tout ce qu’il est possible de voir de plus beau ; je la mis. Je mis aussi des boucles d’oreilles d’or, une boucle d’argent en cœur sur le devant de ma chemise, mes bretelles brodées, larges comme la main, mon habit vert à boutons de cuivre luisants et mes bottes.

J’étais heureux en me donnant ces soins ; je rêvais à Margrédel ; je pensais qu’elle me trouverait plus beau que le canonnier, et j’en étais attendri. De temps en temps, je m’asseyais pour rêver et pour écouter ce qui se passait en bas. On allait, on venait, on causait dans la grande salle ; à chaque instant la voix forte de l’oncle Conrad s’élevait pour saluer ses convives.

« Hé ! bonjour, monsieur le bourgmestre. Ah ! ah ! ah ! vous me faites plaisir d’arriver. Eh bien, eh bien, un beau temps. — Hé ! madame Seypel, Dieu du ciel, vous rajeunissez tous les jours.

— Oh ! monsieur Stavolo, monsieur Stavolo !

— Mais c’est la pure vérité ; vous me rappelez le bon temps, il y a vingt-cinq ans, madame Seypel, quand je vous faisais danser le Hopser de Lutzelstein, hé ! hé ! hé ! »

Et l’on riait, on s’asseyait, on traînait les chaises sur le plancher ; j’écoutais toujours ; je me regardais dans mon miroir, je brossais mon chapeau, j’avais toujours peur de trouver une tache n’importe où.

Dehors, la fête bourdonnait de plus en plus. J’avais laissé la porte de ma chambre ouverte, et l’odeur des tartes d’anis, des pâtés, des küchlen montait l’escalier. Il venait de sonner onze heures, et je m’étonnais que Yéri-Hans ne fût pas encore arrivé. L’oncle, deux ou trois fois, dans l’escalier, avait dit à Margrédel :

« Ce gueux n’arrive pas ! Est-ce qu’il aurait voulu me faire un tour ? S’il n’est pas ici dans un quart d’heure, on se mettra tranquillement à table. »

J’entendais à sa voix qu’il se fâchait ; Margrédel ne disait rien. Moi, je riais intérieurement et j’allais descendre, quand tout à coup l’oncle s’écria :

« Le voilà ! »

J’avais déjà le pied dans le vestibule ; ce cri de l’oncle me produisit un effet étrange, je rentrai dans ma chambre, je me penchai doucement à la fenêtre, et je vis au pied de l’escalier extérieur, devant la maison, Yéri-Hans sur un grand cheval gris pommelé, gras, luisant, la tête en l’air et la queue tourbillonnante. Il avait son magnifique uniforme, de canon-