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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/458

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CONFIDENCES

fendait du bois dehors, au bas de l’escalier, et j’entendais Margrédel laver des assiettes dans la cuisine. Cela durait depuis environ une demi-heure, lorsque l’oncle entra en manches de chemise et se mit à se promener autour de moi tout rêveur. Et comme j’allais toujours mon train, tout à coup, m’appuyant la main sur l’épaule, il me dit :

« C’est un bel air que tu joues là, Kasper ; mais laisse un peu ta musique, causons ; qu’est-ce que les gens disent de moi dans le village ? »

Alors je déposai ma clarinette, et m’étant retourné sur ma chaise :

« Que voulez-vous qu’on dise, mon oncle ? lui répondis-je. Vous savez bien que depuis votre entorse je n’ai pas été aux Trois-Roses.

— Bon, fit-il, tout le monde se réjouit de voir que Yéri-Hans a manqué de me casser la jambe.

— Oh ! comment pouvez-vous avoir des idées pareilles ?

— C’est bien, tu ne veux pas me faire de la peine ; mais je me moque de tout le village. D’abord, sans le noyau qui m’a fait glisser, Yéri-Hans en aurait vu des dures. Malgré cela, j’ai eu tort de crier contre lui ; quand on joue et qu’on perd, on paye et on se tait. Enfin, ce noyau m’avait mis en colère ; si Yéri m’avait renversé par sa force, j’aurais trouvé cela tout naturel ; mais d’être tombé par la faute d’un noyau, c’est trop fort, surtout quand on risque de se casser la jambe.

— Sans doute, lui répondis-je. Ce qui est fait est fait, n’en parlons plus.

— Non, il ne faut plus en parler, Kasper ; mais les choses ne peuvent pas en rester là. »

Je vis aussitôt qu’il ruminait d’avoir sa revanche ; et le retour de Yéri-Hans, la joie de Margrédel, tout me passa devant les yeux comme un éclair.

« Qu’est-ce que cela vous fait, mon oncle, de passer pour l’homme le plus fort du pays ? m’écriai-je. Qu’est-ce que cela vous rapporte ? Pas un liard ; au contraire, les gens vous en veulent ; ils voudraient vous voir les os cassés ; ils ne vous plaignent pas quand il vous arrive malheur, ils disent que c’est bien fait !

— Ah ! ils disent cela, répondit l’oncle Conrad ; voilà justement ce que je voulais savoir. Maintenant, grâce au ciel, ma jambe est remise ; il faut que je revoie le grand canonnier.

— Comment, vous, un homme si raisonnable !

— Raisonnable tant que tu voudras, Kasper. Est-ce qu’on est raisonnable parce qu’on garde les coups sans les rendre ? Non, tout cela c’est bon pour un joueur de clarinette, mais ça ne me convient pas. Lève-toi, neveu ; viens ici que je te montre quelque chose. »

Il me prit par un bouton de ma veste et me conduisit au milieu de la salle en disant :

« Voici la fête d’Eckerswir qui vient dans cinq jours. Je n’aime pas à me battre dans une salle d’auberge remplie de noyaux, de morceaux de pain, de fromage et autres choses glissantes. Eh bien ! on ne peut pas souhaiter de meilleure occasion pour lutter à bras-le-corps sur la place ; et c’est ce que je ferai. J’ai découvert un moyen de mettre ce canonnier sur le dos. Tiens, Kasper, empoigne-moi solidement, je vais te montrer cela ; y es-tu ?

— Oui.

— Tu me tiens bien ?

— Oui, mon oncle.

— Eh bien, regarde !

En même temps, il me prit le bras gauche au coude, me passa l’épaule au-dessous, et sans savoir comment cela se faisait, je sentis mes jambes tourner en l’air, et je tombai tout à plat de mon haut, croyant avoir les reins cassés. Gela m’étonna tellement, que je restai plus d’une demi-minute bouche béante, sans pouvoir rien dire ni reprendre haleine.

« Eh bien ! criait l’oncle tout glorieux, as-tu vu, neveu ?

— Oui, j’ai vu, lui dis-je en me levant, c’est très-bon… mais vous auriez pu m’expliquer cela d’une autre manière.

— Tu n’aurais pas aussi bien compris, Kasper, fit-il. Voilà comment je vais m’y prendre avec Yéri-Hans ; seulement, il faudrait l’attirer ici, et ce ne sera pas facile. Tu retourneras toi-même à Kirschberg l’inviter, de ma part, à dîner chez nous le dimanche de la fête.

— Oh ! pour ça, non ! m’écriai-je vraiment indigné ; je ne vous ai jamais contrarié, j’ai toujours fait ce que vous avez voulu ; mais amener moi-même Yéri-Hans ici, jamais ! jamais !

— Allons, allons, calme-toi, Kasper, j’enverrai Nickel, » dit l’oncle.

Et comme je voulais répondre, il ajouta :

« Tout ce que tu pourrais dire ou rien du tout, ce serait la même chose. Il faut que Yéri-Hans vienne, il faut que je le voie les jambes en l’air, comme il m’a vu. »

Dans cette extrémité, je compris qu’il ne me restait qu’une ressource pour éloigner de plus grands malheurs.

« Oncle Conrad, lui dis-je, vous avez tort ; Consultons Margrédel, vous verrez quelle pense comme moi. »

Et sans attendre de réponse :

« Margrédel ! m’écriai-je en ouvrant la porte