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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/457

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D’UN JOUEUR DE CLARINETTE.

faut de la patience. Je sais bien que c’est ennuyeux de rester étendu sur le dos, à rêver qu’il fait beau temps, que la vigne avance, que le raisin mûrit, qu’il faudra soufrer les tonnes, dresser le chantier, nettoyer la cave et graisser le pressoir ; je sais tout cela, mais qu’y faire ? Vous avez encore de la chance, maître Conrad.

— Comment, de la chance ?

— Sans doute ; la même chose aurait pu vous arriver en pleines vendanges ; il aurait fallu laisser à d’autres le soin de tout ; et puis l’entorse aurait pu être plus forte. Enfin tout va bien ; seulement du calme, maître Stavolo. »

Alors, passant la main sur sa longue barbe fauve en pointe, et souriant en lui-même, il entrait dans la grande salle et s’arrêtait toujours une minute à causer avec Margrédel, qui cousait près de la fenêtre.

« Eh bien ! eh bien ! Margrédel, on est toujours fraîche et jolie comme un bouton de rose, hé ! hé ! hé !

— Oh ! monsieur Lehmann, vous dites toujours de belles choses aux gens.

— Non pas, non pas ; je dis la vérité, je dis ce que je pense. Kasper n’est pas malheureux ; je voudrais bien être à sa place. »

Margrédel rougissait, et lui, riant, sortait en me serrant la main.

Voilà comment les choses se passaient. L’oncle Conrad n’y tenait plus, quand un beau matin le docteur, après avoir vu le pied, dit :

« Cette fois, monsieur Stavolo, tout est en ordre. Vous pouvez vous lever et marcher avec un bâton. »

La figure de l’oncle s’éclaircit :

« La jambe est remise ? dit-il.

— Oui, il ne faut plus qu’un peu d’exercice pour fortifier les nerfs. »

Puis le docteur, se relevant, se prit à rire et s’écria :

« Seulement, père Stavolo, prenez garde ; vous savez, il y a tant de noyaux dans le monde ! Il ne faut pas mettre le pied dessus ; ce serait pire que la première fois. »

L’oncle, en entendant parler de noyau, devint tout rouge.

« C’est bon, fit-il, les noyaux ne sont pas toujours pour les mêmes !

— Non, père Stavolo, mais il ne faut pas non plus les chercher, sans cela on les rencontre plus souvent qu’à son tour. Allons, au plaisir de vous revoir le plus rarement possible. »

Et sur ce, le docteur sortit en riant, et l’oncle Stavolo, s’asseyant sur son lit, s’écria :

« Ce grand Lehmann m’ennuie avec ses noyaux ; il a l’air de dire que Yéri-Hans m’a renversé sans noyaux ; je ne peux pas souffrir les gens qui se moquent de tout.

— Bah ! lui dis-je, il vous a remis la jambe en bon état, qu’est-ce que le reste peut vous faire ?

— Oui, mais je ne l’avais pas envoyé chercher pour me parler de noyaux. »

Malgré sa mauvaise humeur, l’oncle Conrad se leva, s’habilla, et, sans écouter la recommandation du docteur, il sortit le même jour, dans l’après-midi, pour aller voir ses vignes. Il revint au soir très-content et nous dit :

« Tout va bien ; mes deux jambes sont aussi solides l’une que l’autre. Allons, allons, il aurait pu m’arriver pire que d’attraper une entorse. Ne pensons plus à ces choses. La vigne est belle, nous aurons une bonne année, voilà le principal. »

J’étais très-content de voir l’oncle Conrad entièrement rétabli.

Depuis ce moment jusque huit jours avant les vendanges, vers la Saint-Jérôme, qui se trouve être le patron d’Eckerswir, l’oncle ne parla plus de Yéri-Hans et ne s’occupa que de ses vignes, de ses caves et de son pressoir. Moi je sortais souvent avec Waldhorn ; je gagnais de l’argent et je disais : « Encore deux cents écus, et j’aurai mes deux arpents de vignes, avec Margrédel. »

C’était mon bonheur de rêver à cela. Tout le long des chemins, en écoutant chanter les alouettes, je ne faisais que penser à mes noces. En revenant de chaque tournée, j’apportais quelque chose à Margrédel : un ruban, des boucles d’oreilles, enfin ce qu’il y avait de plus beau. Elle recevait tout cela d’assez bon cœur, mais plus pourtant avec la même joie que dans les premiers temps. Elle ne souriait plus, elle ne me remerciait plus et semblait dire :

« C’est tout simple qu’il m’achète ces choses, puisqu’il veut m’avoir ! »

Cette différence me faisait de la peine, mais je me consolais en songeant que l’oncle Conrad ne pouvait pardonner à Yéri-Hans, et qu’une fois marié avec Margrédel, elle oublierait l’autre et deviendrait une bonne petite femme de ménage.


VIII


Or, cinq ou six jours avant la fête d’Eckerswir, un matin qu’il faisait très-chaud, je jouais un air de clarinette dans la grande salle, mon cahier appuyé contre le mur, entre les deux fenêtres ouvertes. L’oncle Conrad