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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/450

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CONFIDENCES

« A votre santé, monsieur Stavolo, s’écriat-il en clignant les yeux.

— A la tienne, Yéri-Hans, » répondit l’oncle.

Ils continuèrent à se parler ainsi d’une table à l’autre, eu élevant la voix. Toute la salle écoutait ; moi, j’aurais bien voulu m’en aller ; je me repentais d’être venu là. L’oncle, lui, semblait être plus jeune de vingt ans, tant il relevait la tête, tant ses yeux gris étincelaient, mais il conservait son calme ; seulement son grand nez en bec d’aigle se recourbait plus fièrement, et ses cheveux gris semblaient se dresser autour de ses oreilles.

« Ainsi, monsieur Stavolo. s’écria le canonnier en riant, vous n’avez pas entendu parler de la fête ? C’est étonnant !

— Pourquoi ?

— Mais vous, un ancien, qu’on disait si terrible dans la bataille, il me semble que l’âge n’a pu refroidir tout à fait votre sang, et que ces choses-là devraient vous toucher ; cela devrait vous réveiller, comme on voit les vieux chevaux de cavalerie hennir et dresser l’oreille quand on sonne la charge. Après ça… la vieillesse… la vieillesse ! »

L’oncle était devenu tout pâle, mais il voulut encore se contenir et répondit :

« Les chevaux sont des bêtes, Yéri-Hans ; l’homme avec l’âge apprend la raison. Tu ne sais pas encore cela, mon garçon, tu l’apprendras plus tard. C’est bon pour la jeunesse de se battre à tort et à travers. Les hommes d’âge, comme moi, se montrent rarement, mais quand ils se montrent, les autres voient que le vieux sang est comme le vieux vin : il ne pétille plus, mais il réchauffe. »

En parlant, l’oncle Conrad avait quelque chose de beau, et j’entendis dans toute la salle les vieux se dire entre eux :

« Voilà ce qui s’appelle parler. »

Le grand canonnier lui-même, un instant, regarda l’oncle d’un air de respect, puis il dit :

« C’est égal, j’aurais voulu vous voir à la fête, monsieur Stavolo. Puisque vous ne luttez plus, vous auriez jugé des coups.

— Tout cela, dit l’oncle, c’est pour faire entendre que je suis vieux, n’est-ce pas ? que je ne suis plus bon qu’à me tenir dans le cercle et à crier comme les femmes : « Ah ! Seigneur Dieu… ils vont se faire du mal… séparez-les ! » Eh bien, tu te trompes ; regarde-moi bien en face, Yéri, quand j’arriverai, ce sera pour te montrer ton maître.

— Oh ! oh !

— Oui, garçon, ton maître ; car c’est aussi trop tort d’entendre un homme se glorifier hautement ; mais aujourd’hui je suis venu pour acheter des petits cochons chez la mère Kobus.

— Des petits cochons ! » s’écria Yéri-Hans en poussant un éclat de rire

Alors l’oncle se leva tout pâle en criant d’une voix terrible :

« Oui, des petits cochons, braillard ! Mais je ne me laisserai pas marcher sur le pied, tout vieux que je suis. Lève-toi donc, lève-toi, puisque tu n’es venu que pour ça, puisque tu me défies ! ». Et d’un ton plus grave, regardant toute la salle :

« Est-ce qu’un homme de mon âge, par vanité, par amour de la bataille, ou autre chose sotte pareille, serait arrivé tout exprès, à Kirschberg ? Non, ce n’est pas possihle ; il n’y a qu’un fou capable de pareille chose. J’étais venu pour mes affaires ; mon neveu peut le dire. Mais, vous l’avez vu, ce jeune homme se moque de mes cheveux gris. Eh bien ! qu’il vienne, qu’il essaye de me renverser !

— Ceci vaut mieux que des paroles, s’écria Yéri-Hans ; moi je suis pour ceux qui s’avancent hardiment, et je laisse les femmes parler ensuite. »

Il sortit de sa place, et déjà tout le monde rangeait les bancs et les tables aux mura en disant :

« Ce sera cette fois une véritable bataille, une terrible bataille ; le père Stavolo est encore fort ; Yéri-Hans aura de la peine. »

L’oncle Conrad et Yéri, seuls au milieu de la salle, attendaient que tout fût eu ordre. Madame Diederich et les servantes s’étaient sauvées dans la cuisine ; on les voyait, dans l’ombre, regarder les unes par-dessus les autres.

Moi, je ne savais plus que penser ; je me tenais debout, dans un coin de la fenêtre, regardant le canonnier, qui me paraissait alors plus grand et plus fort qu’auparavant. Et je me disais en moi-même qu’il avait une figure de lion, avec ses moustaches blondes, d’un lion joyeux, qui est sûr d’avance de tout renverser, de tout avaler : cela me faisait frémir. Ensuite, regardant l’oncle Conrad, large, trapu, carré, le dos rond, les bras gros comme des jambes, le nez en forme de crampon, et ses cheveux plats descendant sur le front jusqu’aux sourcils, cela me rendait un peu de confiance, et je croyais qu’il finirait tout de même par être le plus fort. Mais, en même temps, je sentais froid le long du dos ; et tout le bruit de ces tables qu’on reculait, de ces bancs qu’on traînait, me tombait eu quelque sorte dans les jambes. Je regardais à droite et à gauche pour m’asseoir, il n’y avait plus de