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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/441

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D’UN JOUEUR DE CLARINETTE.

« Tout le monde considérait cela comme une vaine fanfaronnade, et moi-même, monsieur Stavolo, je me disais en riant : « Voilà bien la folle présomption d’une jeunesse inconsidérée, nourrie d’elle-même ! » Enfin monsieur Yéri-Hans ôte sa veste de canonnier et lance sa première pierre, qui frappe à deux lignes au-dessous de la planchette, avec une force telle, que tous les assistants purent en voir la marque. De la seconde, il toucha le coq et lui fit sauter tant de plumes, qu’il était véritablement plumé de tout le côté droit. On croyait la chose finie ; mais alors, à mon tour, et par une juste réciprocité, je soufflai dans le bec du coq, qui se redressa sur la planche, les narines pleines de sang. Tout restait donc encore indécis ; mais de sa troisième pierre, le canonnier frappa si juste, qu’il coupa la tête du coq à la naissance du cou, et, par cet accident, il devint impossible de le ranimer, soit en lui versant de l’eau-de-vie, soit en lui soufflant dans le bec, puisque la tête était à terre. Cela décida de la victoire ! »

Pendant ce récit, l’oncle Conrad écoutait tout émerveillé ; enfin il dit :

« Oui, c’est adroit. J’ai toujours pensé que ce garçon était plus adroit que les autres ; mais la force est toujours la force, et l’adresse ne peut pas faire qu’un sapin soit plus fort qu’un chêne ; voilà ce que je soutiens, moi.

— Monsieur Stavolo, faites excuse, dit le maître d’école, ce jeune homme est aussi fort qu’il est adroit. De même qu’il m’a vaincu pour le prix du coq, de même il a vaincu les plus forts de la fête à la lutte.

— Qui ? s’écria l’oncle.

— Le nombre en est incalculable, répondit maître Bastian en gonflant ses joues et levant les yeux au ciel ; mais, pour ne vous en citer qu’un seul, vous connaissez le bûcheron Diemer, de la Schnéethâl ?

— Sans doute je le connais, fit l’oncle Conrad.

— Eh bien ! monsieur Stavolo, il a terrassé Dicmer comme une mouche.

— Il a mis Diemer à terre sur les deux épaules ?

— Précisément sur les deux épaules.

— Ça, monsieur Bastian, si vous me dites que vous l’avez vu, j’en serai plus étonné que de tout le reste.

— Je l’ai vu, monsieur Stavolo.

— Vous l’avez vu ! Mais connaissez-vous les règles de la lutte ? Avez-vous observé s’il n’y a pas eu de tours de crochets dans les jambes ; si l’on s’est pris au-dessous des bras à la taille, ou si l’on s’est fait de mauvaises feintes ?

—Je n’ai vu qu’une chose, c’est que Yéri-Hans fils a pris le bûcheron aux épaules, et qu’il l’a renversé sur le dos ; après quoi, comme l’autre voulait recommencer, il l’a enlevé brusquement et jeté par-dessus la palissade de la Madame-Hütte, comme un sac.

— Tout cela, ce sont des tours, dit l’oncle devenu tout pâle. Mais voici midi. Merci, monsieur Bastian, il faut que je monte dîner.

— J’ai bien l’honneur, monsieur Stavolo, » dit le maître d’école en levant son feutre.

Puis il ajouta :

« Telle je vous ai raconté cette chose, telle elle est.

— Oui, oui, fit l’oncle, vous n’avez rien vu de ce qu’il fallait voir. Mais, c’est égal, il est adroit tout de même, ce Yéri-Hans. »

Et sur ce, l’oncle Conrad gravit l’escalier tout rêveur ; M. Bastian s’éloigna.

Dans l’après-midi du même jour, Waldhorn vint me dire que nous étions engagés à faire de la musique aux noces de Lotchen Omacht, la fille du meunier de Bergheim ; qu’il y avait le trombone Zaphéri de Guebwiller, Coucou-Peter et son neveu Mathis, pour la contre-basse et le violon, et moi pour la clarinette ; qu’il tâcherait d’avoir un tambour à Zellemberg, et que s’il n’en trouvait point, le watchman Brügel consentirait volontiers à remplir cette partie, moyennant trois francs la soirée.

Nous partîmes ensemble à la nuit. Et comme les noces durèrent deux jours, je ne revins à Eckerswir que le samedi suivant, vers dix heures du matin. J’avais gagné mes six écus, ce qui naturellement me mettait de bonne humeur.


V


En remontant la grande rue, je savais déjà que Margrédel était seule à la maison. Elle avait l’habitude, quand son père allait aux vignes le matin, d’ouvrir les fenêtres de la grande salle pour donner de l’air, et justement les fenêtres étaient ouvertes.

Je courais donc, ma clarinette sous le bras et le cœur joyeux, pensant la surprendre ; mais au moment de monter l’escalier, qu’est-ce que je vois ? La bohémienne Waldine, — avec sa longue figure de chèvre, son bout de pipe entre ses lèvres bleues, son petit Kalep, noir comme un pruneau, dans un sac sur l’épaule, — qui sortait en traînant ses savates et qui riait en se grattant le bas du dos.

L’oncle Conrad ne pouvait pas souffrir cette espèce de-gens ; il disait que les bohémiens ne sont bons qu’à voler, à piller, à porter les