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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/438

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CONFIDENCES

qu’il voulait, et, comme les voisins tournaient la tête : « Tiens, tiens, mademoiselle Margrédel, c’est vous ? fit-il ; maître Conrad est donc ici ? Je ne vous avais pas vue. Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi donc ne dansez —vous pas ? — A quoi pensez-vous ? s’écria la tante Christine ; elle est encore trop jeune, monsieur Yéri ! — Trop jeune ! C’est maintenant une grande demoiselle… et la plus jolie de la fête encore : je veux être son cavalier ! » Et il me prend par la main, il me tire dehors, et aussitôt la musique recommence. Seigneur Dieu ? que nous avons dansé cette nuit-là jusqu’à deux heures du matin ! Toutes les autres étaient jalouses. Je m’en rappellerai toute ma vie ! »

Ainsi parla Margrédel, les yeux brillants, les joues toutes rouges, en songeant à ces choses. Moi, pendant qu’elle parlait, je sentais mon cœur se serrer, j’étais triste, mais je ne pouvais rien dire. L’oncle Conrad aussi se taisait, tout rêveur.

« Comment ! Yéri est revenu maintenant ! fit Margrédel. Il ne pense plus à cela, bien sûr ; mais c’est égal, il m’a bien fait plaisir tout de même ce jour-là : c’est la première fois que j’ai dansé !

— Eh bieu ! oui, justement, c’est ce grand blond dont tout le monde parle, répondit l’oncle. Je ne dis pas qu’il ne soit pas fort ; je dis seulement qu’on a tort de le mettre au-dessus de tout l’univers. Si j’étais garçon, cela ne pourrait pas aller. Heureusement Kasper est raisonnable, lui ; il n’ira jamais chercher dispute à des gens de cette espèce ; mais chacun voit les choses à sa manière, et je ne m’étonnerais pas qu’à la fin, un homme solide comme le charbonnier Polack, du Hartzberg, par exemple, ou le bûcheron Diemer, de la Schnéethâl, ennuyé d’entendre toutes ses vanteries, n’aille tranquillement le prendre au collet et le jeter sous la table. Oui, cela pourrait bien arriver à Yéri, et ce serait bien fait, car c’est trop fort aussi ce que disait hier le vieux Mériâne, c’est trop fort. »

Alors l’oncle Conrad se leva, prit son feutre et fit trois ou quatre tours dans la chambre, les lèvres serrées. J’étais content de ce qu’il venait de dire ; Margrédel ôtait les couverts et repliait la nappe en silence. Et comme nous étions ainsi depuis quelques minutes, Orchel entra en criant que Rœsel allait vêler.

Alors toutes ces choses furent oubliées ; l’oncle Conrad se débarrassa de sa veste et nous dit, à Margrédel et à moi :

« Restez dans la chambre, vous ne ferez que nous gêner ; arrive, Orchel. Quand ce sera fini, vous viendrez. »

Ils sortirent, et Margrédel aussitôt me demanda pourquoi son père était si fâché contre Yéri-Hans. Je lui dis que c’était à cause de ses vanteries extraordinaires ; que ce grand canonnier se glorifiait toujours, depuis son retour d’Afrique, d’être l’homme le plus fort et le plus beau garçon du pays, et que toutes les filles devaient tomber amoureuses de lui.

Margrédel m’écouta sans répondre, et quand j’eus fini, baissant les yeux, elle rentra dans la cuisine et se mit à laver les assiettes.

Une demi-heure après, Orchel étant venue nous annoncer que Rœsel avait mis bas, nous descendîmes tous ensemble à l’écurie, où nous vîmes la bonne bête qui léchait son veau d’un air tendre, et l’oncle Conrad tout joyeux qui s’écriait :

« Maintenant, je ne regrette plus mes peines. Dans cinq ou six ans, nous n’aurons plus que de l’espèce suisse, c’est la meilleure. A mesure qu’il me viendra des veaux, je me déferai des vieilles bêtes. »

Margrédel et moi, nous étions tout émerveillés de voir que le petit cherchait déjà le pis de sa mère ; c’était vraiment curieux à cet âge, et l’oncle lui-même disait :

« Qu’on vienne encore nous chanter après cela que les animaux n’ont pas d’esprit ! Quel enfant pourrait se tenir debout en venant au monde ? Lequel aurait assez de bon sens pour prendre le sein lui-même, et regarder les gens comme ce petit animal ? »

Il célébrait aussi la beauté du veau, sa grosseur, la forme de ses genoux bien carrés et solides. Orchel, la corbeille sous le bras, répandait du sel dessus, pour engager Rœsel à le lécher.

Enfin, toute cette journée se passa de la sorte ; la joie était dans la maison, et, jusqu’au soir, la porte de l’écurie resta ouverte, pour que les voisins et les voisines pussent venir admirer la belle petite bête. Il y en avait toujours trois ou quatre devant la crèche ; l’oncle Conrad, au milieu d’eux, ne tarissait pas en éloges sur l’espèce suisse, et leur expliquait que, pour le travail, la qualité du lait et la viande, il n’y en avait pas de meilleure.

Tout le monde nous enviait, et le soir étant venu, nous bûmes un bon coup de kütterlé à la santé de Rœsel. Après quoi chacun alla se coucher, l’oncle Conrad en ayant assez, disait-il, d’entendre tous les bavardages des Trois-Roses et les propos inconsidérés du père Mériâne.