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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/391

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L’AMI FRITZ.

ton Dieu, en vain ; tu ne porteras point de faux témoignages ! » Ce sont deux commandements de Dieu, que tout le peuple d’Israël entendit parmi les tonnerres et les éclairs, tremblant et se tenant au loin dans le désert de Sinaï.

« Et voici maintenant ce que l’Éternel dit à celui qui viole ses commandements :

« Si tu n’obéis pas à la voix de l’Éternel ton Dieu, pour prendre garde à ce que je te prescris aujourd’hui, les cieux qui sont sur ta tête seront d’airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer.

« L’Éternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussière et de la cendre ; l’Éternel te frappera, toi et ta postérité, de plaies étranges, de plaies grandes et de durée, de maladies malignes et de durée.

« L’étranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort bas ; il te prêtera, tu ne lui prêteras point.

« L’Éternel enverra sur toi la malédiction et la ruine de toutes les choses où tu mettras la main et que tu feras, jusqu’à ce que tu sois détruit. Tes filles et tes fils seront livrés à l’étranger, et tes yeux le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta main n’aura aucune force pour les délivrer.

« Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l’effroi nuit et jour. Tu diras le matin : « Qui me fera voir le soir ? » Et le soir, tu diras : « Qui me fera voir le matin ? »

« Et toutes ces malédictions t’arriveront et te poursuivront, et reposeront sur toi, jusqu’à ce que tu sois exterminé, parce que tu n’auras pas obéi à la voix de l’Éternel ton Dieu, pour garder ses commandements et ses statuts qu’il t’a donnés ! »

« Ce sont ici les paroles de l’Éternel ! » reprit David en levant la tête.

Il regardait Schmoûle, qui restait les yeux fixés sur la Bible, et paraissait rêver profondément.

« Maintenant, Schmoûle, poursuivit-il, tu vas prêter serment sur ce livre, en présence de l’Éternel qui t’écoute ; tu vas jurer qu’il n’a rien été convenu entre Christel et toi, ni pour le délai, ni pour les jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des bœufs pendant ces jours. Mais garde-toi de prendre des détours dans ton cœur, pour t’autoriser à jurer, si tu n’es pas sûr de la vérité de ton serment ; garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même : « Ce Christel m’a fait tort, il m’a causé des pertes, il m’a empêché de gagner dans telle circonstance. » Ou bien : « Il a fait tort à mon père, à mes proches, et je rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement. » Ou bien : « Les paroles de notre convention avaient un double sens, il me plaît à moi de les tourner dans le sens qui me convient ; elles n’étaient pas assez claires, et je puis les nier. » Ou bien : « Ce Christel m’a pris trop cher, ses bœufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette façon dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient égaux, comme les deux côtés d’une balance. » Ou bien encore : « Aujourd’hui, je n’ai pas la somme entière, plus tard je réparerai le dommage, » ou toute autre pensée de ce genre.

« Non, tous ces détours ne trompent point l’œil de l’Éternel ; ce n’est point dans ces pensées, ni dans d’autres semblables, que tu dois jurer, ce n’est pas d’après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le mal par l’intérêt, qu’il faut prêter serment, ce n’est pas sur ta pensée, c’est sur la mienne qu’il faut te régler, et tu ne peux rien ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense.

« Donc, moi, David Sichel, j’ai cette pensée simple et claire : — Schmoûle a-t-il promis un florin à Christel pour la nourriture des bœufs qu’il a achetés, et, pour chaque jour de retard après la huitaine, l’a-t-il promis ? S’il ne l’a pas promis à Christel, qu’il pose la main sur le livre de la loi, et qu’il dise : « Je jure non ! je n’ai rien promis ! » Schmoûle, approche, étends la main, et jure ! »

Mais Schmoûle, levant alors les yeux, dit :

« Trente florins ne sont pas une somme pour prêter un serment pareil. Puisque Christel est sûr que j’ai promis, — moi, je ne me rappelle pas bien, — je les payerai, et j’espère que nous resterons bons amis. Plus tard, il me fera regagner cela, car ses bœufs sont réellement trop chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoûle ne prêtera serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d’être tout à fait sûr. »

Alors David, regardant Kobus d’un œil extrêmement fin :

« Et tu feras bien, Schmoûle ; dans le doute, il vaut mieux s’abstenir. »

Le greffier avait inscrit le refus de serment, il se leva, salua l’assemblée et sortit avec Schmoûle, qui, sur le seuil, se retourna et dit d’un ton brusque :

« Je viendrai prendre les bœufs demain à huit heures, et je payerai.

— C’est bon, » répondit Christel en inclinant la tête.