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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/382

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L’AMI FRITZ.

À cinquante pas dans le village, apparut l’église à gauche, bien propre, bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au milieu de cette misère ; le cimetière, avec ses petites croix, en faisait le tour.

« Nous y sommes, » dit Hâan.

La voiture venait de s’arrêter dans un creux, au coin d’une maison peinte en jaune, la plus belle du village, après celle de M. le curé. Elle avait un étage, et cinq fenêtres sur la façade, trois en haut, deux en bas. La porte s’ouvrait de côté sous une espèce de hangar. Dans ce hangar étaient entassés des fagots, une scie, une hache et des coins ; plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates, déversant l’eau du toit dans le chemin où stationnait le char à bancs.

Fritz et Hâan n’eurent qu’à enjamber l’échelle de la voiture, pour mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourné à la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les yeux bleu faïence, venait de s’avancer sur la porte, et disait :

« Hé ! hé ! hé ! monsieur Hâan, vous arrivez deux jours plus tôt que l’année dernière.

— C’est vrai, Schnéegans, répondit le gros percepteur ; mais je vous ai fait prévenir. Vous avez, bien sûr, ordonné les publications ?

— Oui, monsieur Hâan, le beutel[1] est en route depuis ce matin ; écoutez… le voilà qui tambourine justement sur la place. »

En effet, le roulement d’un tambour fêlé bourdonnait alors sur la place du village. Kobus, s’étant retourné, vit, près de la fontaine, un grand gaillard en blouse, le chapeau à claque sur la nuque, la corne au milieu du dos, le nez rouge, les joues creuses, la caisse sur la cuisse, qui tambourinait, et finit par crier d’une voix glapissante, tandis qu’une foule de gens écoutaient aux lucanes d’alentour :

« Faisons savoir que M. l’einnehmer[2] Hâan est à l’auberge Cheval-Noir, pour attendre les contribuables qui n’ont pas encore payé, et qu’il attendra jusqu’à deux heures ; après quoi, ceux qui ne seront pas venus devront aller à Hunebourg dans la quinzaine, s’ils n’aiment mieux recevoir le steuerbôt.[3]. »

Sur ce, le beutel remonta la rue, en continuant ses roulements, et Hâan, ayant pris ses registres entra dans la salle de l’auberge ; Kobus le suivait. Ils gravirent un escalier de bois, et trouvèrent en haut une chambre semblable à celle du bas, seulement plus claire, et garnie de deux lits en alcôve si hauts, qu’il fallait une chaise pour y monter. À droite se trouvait une table carrée. Deux ou trois chaises de bois dans l’angle des fenêtres, un vieux baromètre accroché derrière la porte, et, tout autour des murs blanchis à la chaux, les portraits de saint Maclof, de saint Iéronimus et de la sainte Vierge, magnifiquement enluminés, complétaient l’ameublement de cette salle.

« Enfin, dit le gros percepteur en s’asseyant avec un soupir, nous y voilà ! Tu vas voir quelque chose de curieux, Fritz. »

Il ouvrait ses registres et dévissait son encrier. Kobus, debout devant une fenêtre, regardait, par-dessus les toits des maisons en face, l’immense vallée bleuâtre : les prairies au fond, dans la gorge ; avant les prairies,les vergers remplis d’arbres fruitiers, les petits jardins entourés de palissades vermoulues ou de haies vives, et, tout autour, les sombres forêts de sapins ; cela lui rappelait sa ferme de Meisenthâl !

Bientôt un grand tumulte se fit entendre au-dessous, dans la salle : tout le village, hommes et femmes, envahissait alors l’auberge. Au même instant, Schnéegans entrait, portant une bouteille de vin blanc et deux verres, qu’il déposa sur la table :

« Est-ce qu’il faut tous les faire monter à la fois ? demanda-t-il.

— Non, l’un après l’autre, chacun à l’appel, répondit Hâan en emplissant les verres. Allons, bois un coup, Fritz ! Nous n’aurons pas besoin d’ouvrir le grand sac aujourd’hui ; je suis sûr qu’ils ont encore fait du bien à l’église. »

Et, se penchant sur la rampe, il cria : « Frantz Laër ! »

Aussitôt un pas lourd fit crier l’escalier, pendant que le percepteur venait se rasseoir, et un grand gaillard en blouse bleue, coiffé d’un large feutre noir, entra. Sa figure longue, osseuse et jaune, semblait impassible. Il s’arrêta sur le seuil.

« Frantz Laër, lui dit Hâan, vous devez neuf florins d’arriéré et quatre florins de courant. »

L’autre leva sa blouse, mit la main dans la poche de son pantalon jusqu’au coude, et posa sur la table huit florins en disant :

« Voilà !

— Comment, voilà ! Qu’est-ce que cela signifie ? vous devez treize florins.

— Je ne peux pas donner plus ; ma petite a fait sa première communion, il y a huit jours ; ça m’a coûté beaucoup ; j’ai aussi donné quatre florins pour le manteau neuf de saint Maclof.

— Le manteau neuf de saint Maclof ?

— Oui, la commune a acheté un manteau neuf, tout ce qu’il y a de beau, avec des broderies d’or, pour saint Maclof, notre patron.

— Ah ! très-bien, fit Hâan, en regardant Ko-

  1. L’appariteur.
  2. Le percepteur
  3. Le porteur de contraintes.