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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/371

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L’AMI FRITZ.

Et regardant les étoiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il pensait :

« Tout cela reste en place, tout cela revient aux mêmes époques ; il n’y a que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous les jours, sans qu’on s’en aperçoive ! De sorte qu’à la fin du compte on est tout gris, tout ratatiné, et qu’on produit aux yeux du nouveau monde qui passe l’effet de ces vieilles défroques, ou de ces respectables perruques dont parlait Hâan tout à l’heure. On a beau faire, il faut que cela nous arrive comme aux autres. »

Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s’étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s’endormit.

Le lendemain il n’y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C’était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles terminés en poire, et qui n’avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là ; Katel y disposait ses assiettes avant le dîné, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n’y pensait plus ; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s’habilla tout rêveur ; puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S’approchant aussitôt du clavecin, il l’ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes : un son grêle s’échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d’une seconde, revit les trente années qui venaient de s’écouler. Il se rappela madame Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin ; M. Kobus, le juge de paix, assis auprès d’elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et lui, Fritz, tout petit, assis à terre avec le cheval de carton, criant : « Hue ! Hue ! » pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait : « Chut ! » Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d’autres choses encore.

Il s’assit, essaya quelques vieux airs et joua le Troubadour et l’antique romance du Croisé.

« Je n’aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il ; c’est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l’accord ; il me semble l’avoir entendu hier. »

Et, se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse : le Siège de Prague, la Cenerentola, l’ouverture de la Vestale et puis les vieilles romances d’amour, de petits airs gais, mais toujours de l’amour : l’amour qui rit et l’amour qui pleure ; rien en deçà, rien au delà !

Kobus deux ou trois mois avant, n’aurait pas manqué de se faire du bon sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir ; il avait lu jadis Werther, et s’était tenu les côtes tout le long de l’histoire ; mais maintenant il trouva cela fort beau.

« Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d’aussi jolis couplets :


Rosette,
Si bien faite,
Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir !


« Comme c’est simple, comme c’est naturel.


Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir !


« À la bonne heure ! voilà de la poésie ; cela dit des choses profondes, dans un langage naïf. Et la musique ! »

Il se mit à jouer en chantant :


Rosette,
Si bien faite,
Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir !


Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien depuis vingt minutes, lorsqu’un petit bruit s’entendit à la porte ; quelqu’un frappait.

« Voici David, se dit-il en refermant bien vite le clavecin ; c’est lui qui rirait, s’il m’entendait chanter Rosette ! »

Il attendit un instant, et, voyant que personne n’entrait, il alla lui-même ouvrir. Mais qu’on juge de sa surprise en apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte,

« Eh ! c’est toi, Sûzel ! fit-il comme émerveillé.

— Oui, monsieur Kobus, dit la petite ; depuis longtemps j’attends Mlle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j’ai pensé qu’il fallait tout de même faire ma commission avant de partir.

— Quelle commission donc, Sûzel ?

—Mon père m’envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et qu’on n’attend que vous pour les mettre.

— Comment ! il t’envoie exprès pour cela ?

— Oh ! j’ai encore à dire au juif Schmoule qu’il doit venir chercher les bœufs, s’il ne veut pas payer la nourriture.

— Ah ! les bœufs sont vendus ?

— Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.

— C’est un bon prix. Mais entre donc, Sûzel, tu n’as pas besoin de te gêner

— Oh ! je ne me gêne pas.

— Si, si… tu te gênes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée tout de suite. Tiens, assieds-toi là. »

Il lui avançait une chaise, et rouvrait le