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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/360

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« Je vais changer en arrivant, se disait-il, et puis j’irai prendre une chope à la brasserie du Grand-Cerf. »

Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et traversait la place des Acacias, où se promenaient gravement les anciens capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des soldats de bois.

Mais il n’avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de sa maison, que la vieille Katel criait déjà dans le vestibule :

« Voici M. Kobus !

— Oui… oui… c’est moi, fit-il en montant quatre à quatre.

— Ah ! monsieur Kobus, s’écria la vieille en joignant les mains, quelles inquiétudes vous m’avez données !

— Comment, Katel, est-ce que je ne t’avais pas prévenue, en venant chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours ?

— Oui, Monsieur, mais c’est égal… d’être seule à la maison… de faire la cuisine pour une seule personne…

— Sans doute… sans doute… je comprends ça… je me suis dérangé ; mais une fois tous les quinze ans, ce n’est pas trop. Allons, me voilà revenu… tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel, laisse-moi, il faut que je change, je suis tout en sueur.

— Oui, Monsieur, dépêchez-vous, on attrape si vite un coup d’air. »

Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s’écria :

« Nous y voilà donc ! »

Il n’était plus le même homme. Tout en tirant les rideaux, en se lavant, en changeant de linge et d’habits, il riait et se disait :

« Hé ! hé ! hé ! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir rire encore ! Ces bœufs, ces vaches, ces poules de la ferme m’avaient rendu mélancolique. »

Et le grand Schoultz, le percepteur Hâan, le vieux rebbe David, la brasserie du Grand-Cerf, la vieille cour de la synagogue, la halle, la place du marché, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des figures de lanterne magique.

Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit, son large feutre sur l’oreille, la face épanouie, et dit à Katel en passant :

« Je sors, je vais faire un tour en ville.

— Oui, Monsieur… mais vous reviendrez ?

— Sois tranquille, sois tranquille ; au coup le midi je serai à table. »

Et il descendit dans la rue en se demandant :

« Où vais-je aller ? à la brasserie ? il n’y a personne avant midi. Allons voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C’est drôle, rien que de penser à lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en colère ; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me secouera la rate, et j’en dînerai mieux. »

Dans cette agréable perspective, il descendit la rue des Capucins jusqu’à la cour de la synagogue, où l’on entrait par une antique porte cochère. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C’était vieux comme Hunebourg ; on ne voyait là dedans que de grandes ombres grises, de hautes bâtisses décrépites, sillonnées de cheneaux rouillés ; et toute la Judée pendait aux lucarnes d’alentour, jusqu’à la cime des airs, ses bas troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge filandreux. À tous les soupiraux apparaissaient des têtes branlantes, des bouches édentées, des nez et des mentons en carnaval : on aurait dit que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu’ils étaient réchappés de la captivité d’Égypte, tant ils paraissaient vieux.

Les eaux grasses des ménages suintaient le long des murs, et, pour dire la vérité, cela ne sentait pas bon.

À la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses deux jambes croisées ; il avait la barbe longue de trois semaines, toute grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pistolet ; c’était un ancien soldat de l’Empire : on l’appelait der Frantzoze[1].

Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourlé, toute ronde et toute grasse, mais d’une graisse jaunâtre, les joues entourées de grosses rides en demi-cercle ; son nez était camard, ses yeux très bruns, et sa bouche ornée de petites rides en étoile, comme un trou.

Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Moïse, pour cacher ses cheveux, afin de ne pas séduire les étrangers. Du reste elle avait bon cœur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le modèle accompli de son sexe.

Fritz mit un groschen dans la sébile du Frantzoze ; il avait allumé sa pipe, et fumait à grosses bouffées pour traverser le cloaque. En face du petit escalier, dont chaque marche est creusée comme la pierre d’une gargouille, il fit halte, se pencha de côté dans une petite fenêtre ronde, à ras de terre, et vit le rabbin au fond

  1. Le Français