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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/354

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L’AMI FRITZ.

on sème des choux, des raves et des carottes dans son jardin. »

Kobus partit alors d’un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste parut heureux de le voir approuver son plan.

Tout en regagnant la ferme, Fritz disait :

« Je vais m’établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux. Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de bonnes fondations ; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour le fond du réservoir, car les poissons d’eau courante veulent du gravier. — Enfin nous établirons cela pour durer longtemps. »

Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar ; Sùzel se trouvait sur la porte.

« Est-ce que ta mère nous attend ? lui demanda le vieil anabaptiste.

— Pas encore ; elle est seulement en train de dresser la table.

— Bon ! nous avons le temps de voir les écuries. »

Il traversa la cour et ouvrit la lucarne. Kobus regarda l’étable blanchie à la chaux et pavée de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les bœufs et les vaches à la file dans l’ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la tête vers la lumière, le père Christel dit :

« Ces deux grands bœufs, sur le devant, sont à l’engrais depuis trois mois ; le boucher juif, Isaac Schmoule, en a envie ; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six autres nous suffiront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit noir, Monsieur, il est magnifique, et c’est bien dommage que nous n’ayons pas la paire. J’ai déjà couru tout le pays pour en trouver un pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l’année dernière ; Rœsel est fraîche à lait ; je veux lui laisser nourrir sa petite génisse blanche.

— C’est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons dîner, je me sens une pointe d’appétit. »


VI


L’idée du réservoir aux poissons avait enthousiasmé Fritz. A peine le dîner terminé, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg. Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de brouettes, quelques ouvriers de la carrière des Trois-Fontaines et l’architecte Lang, qui devait tracer le plan de l’ouvrage.

On descendit aussitôt à la rivière, on examina le terrain. Lang, son mètre au poing, prit les mesures ; il discuta l’entreprise avec le père Christel, et Kobus planta lui-même les piquets. Finalement, lorsqu’on se trouva d’accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent à l’œuvre.

Lang avait cette année-là sa grande entreprise du pont de pierre sur la Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch ; il ne put donc surveiller les travaux ; mais Fritz, installé chez l’anabaptiste, dans la belle chambre du premier, se chargea de ce soin.

Ses deux fenêtres s’ouvraient sur le toit du hangar ; il n’avait pas même besoin de se lever, pour voir où l’ouvrage en était, car de son lit il découvrait d’un coup d’œil la rivière, le verger en face et la côte au-dessus, C’était comme fait exprès pour lui.

Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute grise, et qu’au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient dans le silence ; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir lancé deux ou trois aboiements ; quand la haute grive faisait entendre sa première note dans les bois sonores ; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à frissonner, — sans que l’on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi, le père de la lumière et de la vie, — et qu’une sorte de pâleur s’étendait dans le ciel, alors Kobus s’éveillait ; il avait entendu ces choses avant d’ouvrir les yeux et regardait.

Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l’allée, le garçon de labour marchait d’un pas pesant ; il entrait dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l’écurie, pour donner le fourrage aux bêtes. Les chaînes remuaient, les bœufs mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et venaient.

Bientôt après la mère Orchel descendait dans la cuisine ; Fritz, tout en écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles, écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper en noir sur l’horizon pâle.

Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix minutes, un quart d’heure.

Mais déjà la ferme était pleine de bruit : dans la cour, le coq, les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes s’ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le hangar.