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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/35

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

Ils firent alors un quart d’heure de chemin sans parler ; Coucou Peter marchait toujours à côté de l’âne et regardait l’enfant avec un véritable plaisir, et maître Frantz, songeant aux événements qui se préparaient, se recueillait en lui-même.

« Dites donc, monsieur Coucou Peter, reprit enfin la jeune paysanne d’une voix timide, est-ce que vous courez toujours le pays comme autrefois ? Est-ce que vous ne restez pas quelque part ?

— Toujours, dame Thérèse, toujours en route, toujours content ! Je suis comme le pinson qui n’a que sa branche pour passer la nuit, et qui vole le lendemain où se trouvent les moissons !

— Vous avez tort, monsieur Coucou Peter, dit-elle, vous devriez ménager quelque chose pour vos vieux jours ; un si brave, un si honnête homme… penser qu’il peut tomber dans la misère !

— Que voulez-vous, dame Thérèse ! il faut bien gagner sa vie de chaque jour ; je n’ai que mon violon, moi, pour vivre ! Et puis, tel que vous me voyez, je suis bien autre chose que ce qu’on pense… je suis prophète ! l’illustre docteur Mathéus peut vous le dire ; nous avons découvert la pérégrination des âmes, et nous allons prêcher la vérité dans l’univers. »

Ces paroles tirèrent maître Frantz de ses réflexions.

« Coucou Peter n’a pas tort, dit-il, l’heure est proche, les destins vont s’accomplir ! Alors ceux qui auront travaillé à la vigne et semé le bon grain seront glorifiés ! Alors de grands changements se feront sur la terre ; les paroles de vérité passeront de bouche en bouche, et le nom de Coucou Peter retentira comme celui des plus grands prophètes ! L’attendrissement que ce cher disciple vient de faire paraître à la vue de l’enfance, âge de faiblesse, de douceur et de pureté naïve, est la preuve d’une belle âme, et je n’hésite pas à lui prédire de hautes destinées ! »

Dame Thérèse regardait Coucou Peter, qui baissait les yeux d’un air modeste, et l’on voyait qu’elle était heureuse d’apprendre de si belles choses sur le compte du brave ménétrier.

En ce moment ils sortaient du bois, et le bourg de Haslach, avec ses grands toits pointus, ses rues tortueuses et son antique église du temps d’Erwin, s’offrit à leurs regards. Toutes les maisons étaient éclairées comme pour une fête.

Ils descendirent la montagne en silence.


X


Vers neuf heures du soir, l’illustre philosophe et ses nouveaux compagnons firent leur entrée dans l’antique bourg de Haslach.

Les rues étaient tellement encombrées de monde, de charrettes, de bestiaux, qu’on pouvait à peine s’y frayer un passage.

Les vieilles maisons à pignons décrépits planaient sur le tumulte, envoyant la lumière de leurs petites fenêtres dans la foule agitée. Tous ces pèlerins venus d’Alsace, de Lorraine, de la haute montagne, se pressaient autour des auberges et des hôtelleries comme de véritables fourmilières ; d’autres campaient le long des murs, d’autres sous les hangars ou dans les granges.

Le roulement des voitures, le sourd beuglement des bœufs, le piétinement des chevaux, le patois des Lorrains et des Allemands formaient une confusion incroyable. Quel sujet de méditation pour Mathéus !

C’est alors que Hans Aden et dame Thérèse furent heureux d’avoir rencontré Coucou Peter ; qu’auraient-ils fait sans lui dans une pareille bagarre ?

Le joyeux ménétrier écartait la foule, criait « gare ! » s’arrêtait aux endroits difficiles, entraînait Schimel par la bride, avertissait Mathéus de ne pas se perdre, animait Bruno, frappait à la porte des auberges pour demander un asile ; mais il avait beau parler de la petite Thérèse, de monsieur le maire, de l’illustre philosophe, on lui répondait partout :

« Allez plus loin, braves gens, que le ciel vous conduise ! »

Lui ne perdait pas courage et criait gaiement :

« En route ! Laissez faire, dame Thérèse, laissez faire, nous trouverons tout de même notre petit coin ! Eh ! eh ! maître Frantz, que dites-vous de ça ? C’est demain que nous allons prêcher. Maître Hans Aden, prenez garde à cette charrette. Allons, Schimel ! Hue, Bruno ! »

Les autres étaient comme abasourdis.

Mathéus, voyant que les gens de Haslach vendaient leur foin, leur paille et toutes choses aux pauvres pèlerins accablés de fatigue, en conçut une grande douleur dans son âme.

« Oh ! cœurs durs et de peu de foi, s’écria-t-il, ne savez-vous pas que cet esprit de lucre