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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/331

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LE CITOYEN SCHNEIDER.

« — Rentrons, Friederich, rentrons ! Il n’aurait qu’à nous choisir à vue de nez ? C’est terrible ! »

« Il tremblait sur ses jambes. Moi, je sentais le frisson s’étendre le long de mon dos.

« Comme nous rentrions dans l’atelier, je vis la tante Grédel qui priait, tout haut, les mains jointes. Je n’eus que le temps de la pousser dans la cuisine et de fermer la porte ; avec sa dévotion, elle pouvait nous faire guillotiner tous.

« Alors l’oncle et moi nous regardâmes par les petites vitres. La foule chantait toujours dehors :

« Ça ira ! les aristocrates à la lanterne ! »

comme ces cigales, qui chantent lorsque l’hiver approche, et que la première gelée doit roussir.

« Bien des gens étaient debout devant la fenêtre ; par-dessus leurs épaules et leurs têtes, on voyait les hussards, le citoyen Schneider, la fontaine et la haute voiture. Deux grands gaillards étaient en train de décharger les poutres ; ils avaient des mines honnêtes ; l’aubergiste Rœmer leur passait une bouteille d’eau-de-vie ; et un petit homme sec, pâle, faible comme une allumette, le nez long, la figure en lame de rasoir, vêtu d’une petite blouse rouge serrée aux reins, surveillait l’ouvrage. Il avait l’air d’un véritable Hans-Wurst[1]; mais Dieu nous préserve d’un Hans-Wurst pareil : c’était le bourreau !

« Tandis que ces choses se passaient sous nos yeux, le maire Rebstock, un honnête vigneron, grave, large des épaules, et le grand tricorne sur lanuque, s’avançaità travers la place.

« Tous les tridi et les sextidi, Rebstock réunissait les enfants du village dans l’église, et leur apprenait le catéchisme républicain. C’était un homme rempli de bon sens ; il s’attendait à recevoir la visite de Schneider, et s’était fait faire une veste avec le voile du tabernacle, pour attendrir le mauvais gueux.

« Comme il s’approchait, Schneider se penchant sur le cou de son cheval, s’écria :

« —Voici le pressoir, où sont les raisins ?

« — Quels raisins, citoyen Schneider ?

« — Les aristocrates.

« — Il n’y en a pas ici, nous sommes tous de bons patriotes. »

« La figure de Schneider devint terrible ; je crus le voir encore une fois arracher son rouleau de papiers du feu.

« — Tu mens ! s’écria-t-il, tu en es un toi-même. Qu'est-ce que cet or et cet argent sur tes habits, quand la République n’a pas de quoi nourrir ses enfants ?

« Ça, citoyen Schneider, c’est le voile du tabernacle. Je l’ai mis sur mon dos, pour exterminer l’hydre de la superstition. »

« Alors, Schneider partit d’un éclat de rire, en criant :

« — À la bonne heure ! à la bonne heure ! Mais rappelle-toi bien, il doit y avoir tout de même des aristocrates par ici

« — Non, ils se sont tous sauvés. Nos garçons vont les chercher à Coblentz, et nos enfants battent la charge.

« — Nous verrons ça, dit Schneider. Tu m’as l’air d’un vrai patriote. Ton idée de tabernacle me plaît. Nous allons dîner avec toi. C’est bon ! ha ! ha ! ha ! »

« Il se tenait le ventre à deux mains.

« Tous les hussards dînèrent chez le maire, avec Schneider. On fit une réquisition exprès dans le village, et chacun donna ce qu’il avait de meilleur.

« Le lendemain, Schneider alla voir le club ; il entendit les enfants réciter en chœur les Droits de l’homme.

« Tout se serait bien passé. Malheureusement, un ancien sonneur de cloches, qui se croyait aristocrate, s’était caché dans le grenier de l’auberge du Lion-d’Or ; les hussards, en cherchant quelques bottes de foin, le dénichèrent, et l’on voulut savoir pourquoi ce pauvre diable se cachait.

« Schneider apprit qu’il avait sonné les cloches, et le fit guillotiner, pendant qu’on était encore à table. Ce fut un véritable chagrin pour Rebstock ; mais il n’osa rien dire, de peur d’être guillotiné lui-même.

« Schneider s’en alla le jour même, à la grande satisfaction de tout le village.

« Voilà comment je reconnus le bon apôtre, et j’ai souvent pensé depuis que si mon père avait su ce qui devait arriver plus tard, il l’aurait laissé périr dans la Schloucht.

« Quant au vieux maire de Vettenheim, on ne lui pardonna jamais de s’être fait faire une veste avec le voile du tabernacle ; et les vieilles commères surtout, qu’il avait empêchées par ce moyen d’être guillotinées, s’acharnèrent à le maudire, ce qui lui fit le plus grand tort.

« Un jour que je causais avec lui dans les vignes, et que nous parlions de cette histoire, il se mit à sourire tristement et dit :

« — Si pourtant je leur avais laissé couper le cou, ces bonnes âmes seraient dans la botte de Schneider, avec le voile du tabernacle. Je

  1. Polichinelle,