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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/32

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

au contraire, on leur fait même d’assez belles pensions, pourvu qu’ils soutiennent au moins une âme.

— Et nous qui soutenons mille âmes, nous méritons des pensions mille fois plus fortes ! » s’écria le joyeux ménétrier.

En causant de la sorte, l’illustre philosophe et son disciple poursuivaient tranquillement leur route dans les vallons de la Zorn.

Mathéus, qui n’aimait rien tant que l’intérieur des bois, oubliait l’ingratitude du genre humain ; le murmure imperceptible de l’insecte qui ronge l’écorce d’un vieil arbre, le vol d’un oiseau qui frôle le feuillage, le vague bruissement d’un ruisseau qui roule dans les ravins, les tourbillons d’éphémères qui dansent sur les eaux dormantes : ces mille détails de la solitude fournissaient sans cesse de nouveaux textes à ses méditations anthropo-zoologiques.

Coucou Peter sifflait pour se distraire et donnait de temps en temps une accolade à sa gourde de kirschen-wasser ; souvent aussi Bruno entrait dans le lit de la Zorn jusqu’au poitrail ; alors maître Frantz et son disciple s’accrochaient l’un à l’autre, relevaient les jambes et regardaient l’eau fuir sous eux avec des sifflements tumultueux.

Cependant la chaleur devenait accablante, pas un souffle ne pénétrait dans ces bois ; Coucou Peter, ayant mis pied à terre, sentait la sueur baigner ses reins ; Mathéus, qui n’avait pas fermé l’œil de la nuit, bâillait de temps en temps et murmurait : « Grand… grand Démi… ourgos ! » sans savoir positivement ce qu’il voulait dire.

Ils arrivèrent ainsi dans une gorge où le torrent s’étendait sur un lit de cailloux. À peine Bruno eut-il atteint le bord de l’eau, que cette maudite bête allongea le cou pour boire, et maître Frantz, qui ne s’attendait pas à ce mouvement, faillit passer par-dessus sa tête. Coucou Peter n’eut que le temps de le rattraper par les basques de sa longue capote, et le bon apôtre partit d’un éclat de rire si formidable, que tous les échos du voisinage en retentirent.

« Coucou Peter ! Coucou Peter ! s’écria l’illustre docteur indigné, n’as-tu pas honte de rire quand je manque de me noyer ? Est-ce donc là ton affection pour moi ?

— Eh ! maître Frantz, je ris parce que vous en êtes réchappé ; si je ne vous avais pas retenu, vous filiez dans l’eau comme une grenouille.

— Ce jour est un jour néfaste, reprit Mathéus ; si nous poursuivons notre voyage, je prévois des malheurs sans nombre !

— D’autant plus que vous avez sommeil et que vous pourriez bien tomber de cheval, dit Coucou Peter. Couchez-vous sur la mousse, faites un bon somme, et le jour néfaste sera passé. Moi, je vais me baigner. Bruno ne sera pas fâché de se reposer un peu, j’en suis sûr. »

Ce conseil entrait trop bien dans les idées présentes du bon docteur pour ne pas lui plaire.

« J’approuve ce dessein agréable, dit-il. Allons, cher disciple, prête-moi ton épaule… je suis tout engourdi. Lâche la bride du cheval. Baigne-toi, mon garçon, baigne-toi, cela te rafraîchira le sang. »

Tout en parlant ainsi, maître Frantz s’étendait au pied d’un chêne ; il était vraiment heureux d’allonger ses bras et ses jambes au milieu des bruyères.

Les grillons chantaient autour de lui ; de temps en temps un flot plus rapide battait les cailloux avec un sifflement étrange ; alors il entrouvrait les paupières et voyait Coucou Peter en train d’ôter ses habits et de tirer ses bottes.

Le bruissement de l’onde, le frémissement du feuillage, berçaient son imagination d’une vague rêverie. Puis il distinguait confusément, à travers les rameaux touffus, le ciel, la crête des montagnes… Enfin son esprit se voila ; les mêmes sons frappaient toujours ses oreilles, mais leur monotonie ressemblait au plus vaste silence. Le bonhomme ne les distinguait plus, il ne regardait plus ; sa respiration douce et régulière annonçait un profond sommeil. — Peut-être alors son esprit, dégagé des liens de la terre et remontant d’âge en âge, errait-il sous la forme d’un bon lièvre, dans les immenses forêts de la Gaule ; — peut-être aussi revoyait-il l’humble toit de ses pères au Graufthal, et la bonne vieille Martha qui pleurait son absence.


IX


Or l’illustre philosophe dormait profondément depuis deux heures lorsque Coucou Peter s’écria :

« Maître Frantz, levez-vous ! Voici les pèlerins de Haslach qui descendent la montagne ; ils sont plus nombreux que les grains de sable au bord de la mer. Levez-vous, maître… et regardez ! »

Mathéus, s’étant levé, aperçut d’abord son disciple perché sur un cerisier sauvage ; il faisait la cueillette à la manière des grives et s’en donnait à cœur joie ; puis les regards du