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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/314

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LE CABALISTE HANS WEINLAND.

En effet, le jour suivant, vers six heures du matin, étant allé le voir, je le trouvai dans la meme attitude ; sa respiration me parut même régularisée.

Que vous dirai-je, mes chers amis ? ce jour encore et la nuit suivante se passèrent dans les mêmes rêveries, dans les mêmes anxiétés que la veille.

À la fin du second jour, vers six heures du soir, ne me sentant plus de fatigue et d’inanition, je courus au cloître Saint-Benoît prendre un peu de nourriture. Je restai chez maître Ober, mon restaurateur, jusque vers sept heures.

En revenant de là, par la rue Clovis, il me sembla tout à coup être suivi, et, regardant derrière moi, je fus tout étonné de ne voir personne.

Quoique le jour fût à son déclin, une chaleur accablante pesait sur la ville silencieuse ; pas une porte ouverte n’aspirait la première fraîcheur de la nuit ; pas une figure n’apparaissait au loin sur le pavé ; pas un mouvement, pas un bruit ne trahissait la vie dans le vaste quartier du Jardin-des-Plantes.

Ayant hâté le pas, je me trouvai bientôt à la porte du clos, où j’appuyai la main ; elle s’ouvrit sans bruit, et j’allais m’avancer dans l’herbe, quand Hans Weinland, plus pâle que la mort, bondit à ma rencontre, en me criant :

« Sauve-toi, Christian ! sauve-toi !… »

Et ses deux mains me repoussaient ; sa face contractée, ses yeux vitreux, le frémissement de ses lèvres, trahissaient la plus grande terreur.

Je fus rejeté dans la rue.

« Viens !… viens !… me criait-il. Cache-toi ! »

La veuve Genti, accourue sur le seuil de sa maison, poussait des cris perçants, croyant sans doute que Weinland voulait me dévaliser ; mais lui, l’écartant du coude, et se jetant dans l’allée avec moi, partit d’un éclat de rire diabolique :

« Hé ! hé ! hé !… la vieille… la vieille payera pour toi… Monte, Christian… bien vite !… Le monstre est déjà dans la rue… je le sens ! »

Et je montais quatre à quatre, comme si le spectre de la mort eût étendu ses griffes sur moi. Je volais, je m’enlevais par bonds. La porte de ma chambre s’ouvrit et se ferma sur nous, et je tombai dans mon fauteuil comme foudroyé.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! m’écriai-je, les mains croisées sur ma figure, qu’y a-t-il ? Tout ceci est horrible !

—Il y a, dit Weinland froidement, il y a que j’arrive de loin : six mille lieues en deux jours. Eh ! eh ! eh ! j’arrive des bords du Gange, Christian, et je ramène de là-bas un joli compagnon. Écoute, écoute ce qui se passe dehors. »

Alors, prêtant l’oreille, j’entendis une foule de monde descendre la rue Copeau en courant, puis des clameurs confuses.

Mes yeux rencontrèrent en ce moment ceux de Hans : une joie sombre, infernale, les illuminait.

« C’est le choléra bleu ! fit-il à voix basse, le terrible choléra bleu !

Puis s’animant tout à coup :

« Des cimes du mont Abuji, s’écria-t-il, pardessus les verts panaches des palmiers, des grenadiers, des tamarins, au fond de la gorge où se traîne le vieux Gange, je l’ai vu flotter lentement sur un cadavre, parmi les vautours. Je lui ai fait signe… il est venu… le voilà qui se met à l’œuvre : regarde ! »

Une sorte de fascination me fit jeter les yeux dans la rue : — un homme du peuple, les épaules nues, les cheveux crépus, emportait, en courant, une femme, la tête renversée, les jambes pendantes, les bras retombant inertes. Lorsqu’il passa sous ma fenêtre, suivi d’un grand nombre de personnes, je vis que la figure de cette malheureuse avait des teintes bleuâtres.

Elle était toute jeune ; le choléra venait de la foudroyer !

Je me retournai, frissonnant des pieds à la tête ; Hans Weinland avait disparu !

Ce même jour, sans prendre le temps de faire ma malle, et n’ayant que la précaution d’emporter l’argent nécessaire, je courus aux Messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires.

Une diligence allait partir pour Strasbourg. J’y montai, comme un noyé se jette sur la planche de salut.

Nous partîmes.

On riait, on chantait ; personne ne savait encore l’invasion du choléra en France.

Moi, me penchant à la portière, de relais en relais, je demandais :

« Le choléra n’est pas ici ? »

Et chacun de rire.

« Le pauvre garçon est fou ! » disaient mes compagnons de voyage.

Ils faisaient des gorges chaudes.

Mais lorsque, trois jours après, j’eus le bonheur de me jeter dans les bras de mon oncle Zacharias, et qu’à moitié fou de terreur, je lui racontai ces événements étranges, il m’écouta gravement et me dit :

« Cher Christian, tu as bien fait de venir, oui, tu as très-bien fait. Regarde le journal : douze cents personnes ont déjà péri ; c’est une chose épouvantable ! »

FIN DU CABALISTE HANS WEINLAND