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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/305

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LE BLANC ET LE NOIR.

une barque noire : un homme debout sur la barque, également noir, le demi-manteau flottant sur les reins, et le grand chapeau à larges bords garni de banderoles.

Il passa comme un rêve. — Je sentais alors mes paupières s’appesantir.

« Buvons ! » cria le maître de chapelle.

Les verres cliquetèrent.

« Comme le Rhin chante bien !… il chante le cantique de Barthold Gouterolf, fit le gendre. « Ave… ave… Stella !… »

Personne ne répondit.

Au loin, bien loin, on entendait deux rames battre le flot en cadence.

« C’est aujourd’hui que Saphéri doit recevoir sa grâce ! » s’écria tout à coup le vieux maître de poste d’une voie enrouée.

Il ruminait sans doute cette pensée depuis longtemps. C’est elle qui le rendait si triste. J’en eus la chair de poule.

« Il songe à son fils, me dis-je, à son fils qu’on doit pendre ! »

Et je me sentis froid le long du dos.

« Sa grâce ! fit la fille avec un éclat de rire étrange, oui… sa grâce !… »

Théodore me toucha l’épaule, et, se penchant à mon oreille, me dit :

« Les esprits arrivent !… ils arrivent !…

— Si vous parlez de cela, cria le gendre dont les dents claquaient, si l’on parle de ça, moi je m’en vais !…

— Va-t’en, va-t’en, trembleur ! répondit la fille ; on n’a pas besoin de toi.

— Eh bien ! oui, je m’en vais, » dit-il en se levant.

Et, décrochant son feutre de la muraille, il sortit à grands pas.

Je le vis passer rapidement devant les fenêtres, et j’enviai son sort.

Comment faire pour m’en aller ?

Quelque chose marchait sur le mur en face ; je regardai, les yeux écarquillés de surprise, et je reconnus que c’était un coq. Plus loin, entre les palissades vermoulues, le fleuve brillait et ses grandes lames se déployaient lentement sur la grève ; la lumière sautillait dessus, comme un nuage de mouettes aux grandes ailes blanches. Ma tête était pleine d’ombres et de reflets bleuâtres.

« Écoute, Pétrus, cria la vieille au bout d’un instant, écoute ; c’est toi qui es cause de ce qui nous arrive !

— Moi ! fit le vieillard d’un accent sourd, irrité, moi, j’en suis cause ?

— Oui, tu n’as jamais eu pitié de notre garçon ; tu ne lui passais jamais rien ! Est-ce que tu ne pouvais pas lui laisser prendre cette fille ?

— Femme, dit le vieillard, au lieu d’accuser les autres, songe que le sang retombe sur ta tête. Depuis vingt ans, tu n’as fait que me cacher les fautes de ton fils. Quand je l’avais puni de son méchant cœur, de sa mauvaise colère, de son ivrognerie, toi, tu le consolais, tu pleurais avec lui, tu lui donnais de l’argent en cachette, tu lui disais : « Ton père ne t’aime pas… c’est un homme dur ! » Et tu mentais, pour te faire aimer plus. Tu me volais la confiance et le respect qu’un enfant doit à ceux qui l’aiment et qui le corrigent. Et quand il a voulu prendre cette fille, je n’avais plus assez de force pour le faire obéir.

— Tu n’avais qu’à dire oui ! hurla la vieille.

— Et moi, dit le vieillard, j’ai voulu dire non, parce que ma mère, ma grand’mère, et tous les hommes et les femmes de la famille, ne pouvaient recevoir cette païenne dans le ciel !

— Dans le ciel ! ricana la vieille, dans le ciel. »

Et la fille d’un ton aigre ajouta :

« Depuis que je me rappelle, le père ne nous a jamais donné que des coups.

— Parce que vous les méritiez, répondit le vieillard ; ça me faisait plus de peine qu’à vous !

— Plus de peine… hé ! hé ! hé ! plus de peine ! »

En ce moment, une main me toucha le bras ; je tressaillis, c’était Blitz ; un rayon de lune, ricochant sur les vitres, l’éclaboussait de lumière ; sa figure pâle, sa main étendue ressortaient des ténèbres. Je suivis du regard la direction de son doigt, car il me montrait quelque chose, et je vis le plus terrible spectacle dont il me souvienne : — une ombre immobile, bleue, se détachait devant la fenêtre, sur la nappe blanche du fleuve ; cette ombre avait la forme humaine, et semblait suspendue entre le ciel et la terre ; sa tête tombait sur la poitrine, ses coudes se dressaient en équerre le long de l’échine, et les jambes toutes droites s’allongeaient en pointe.

Comme je regardais, les yeux arrondis et bridés d’épouvante, chaque détail m’apparaissait dans cette figure blafarde : je reconnus Saphéri Mutz, et, au-dessus de ses épaules voûtées, la corde, le croc et le cadre du gibet ; puis, au bas de ce funèbre appareil, une figure blanche, à genoux, les cheveux épars : Grédel Dick, les mains jointes, en prière.

Il paraît qu’au même instant tous les autres virent comme moi cette apparition étrange, car j’entendis le vieux gémir :

« Seigneur Dieu… Seigneur Dieu, ayez pitié de nous ! »

Et la vieille, d’une voix basse, suffoquée, murmura :