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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/275

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MON ILLUSTRE AMI SELSAM.

romain énervé par le luxe asiatique : les barbares le dévorent sans résistance ! »

Cette description de Selsam m’avait fait dresser les cheveux sur la tête.

« Et tu crois, m’écriai-je, que la musique est cause de ces désastres.

— Incontestablement. Il suffit de voir les vieilles joueuses d’orgue, de piano ou de harpe pour en être convaincu. Ta malheureuse tante menace ruine ; je ne connais qu’un seul moyen de prévenir sa chute prochaine.

— Quel moyen, Selsam ? Quoique je sois son héritier présomptif, ce serait un cas de conscience à se faire, que de ne pas essayer de la sauver !

— Oui, fît-il, je reconnais là ta délicatesse ordinaire : c’est l’affection et non l’intérêt qui te guide. Mais il est tard, Théodore, je viens d’entendre sonner minuit ; reviens demain à dix heures du soir, j’aurai préparé l’unique remède qui puisse sauver dame Annah. Je veux que tu me doives son rétablissement ; la cure sera radicale, je t’en donne ma parole académique.

— Sans doute, sans doute, mais ne pourrais-tu me dire…?

— À quoi bon ? Demain tu sauras tout. Le sommeil me gagne. »

Nous traversâmes la cour ; il m’ouvrit la porte cochère donnant sur la Bergstrasse.Nous nous serrâmes la main en nous souhaitant le bonsoir, et je regagnai ma chambre, perdu dans les plus tristes réflexions.


II

Il me fut impossible, cette nuit-là, de fermer l’œil ; je me creusais la tête pour savoir comment Selsam expulserait les ascarides de ma respectable tante Wunderlich.

Le lendemain, cette idée me poursuivit jusqu’au soir. J’allais, je venais, je m’interrogeais moi-même à haute voix, et les gens se retournaient dans la rue pour m’observer, tant mon agitation était grande.

En passant devant l’officine du pharmacien Koniam, je m’arrêtai plus d’une heure à lire les étiquettes innombrables de ses fioles et de ses bocaux : Assa fœlida, — Arsenic, — Chlore, — Potassium, — Baume de Chiron, — Remède du Capucin, — Remède de mademoiselle Stèfen,— "de Fioraventi, etc., etc., etc.

« Grand Dieu ! me dis-je, faut-il avoir la main heureuse, pour saisir précisément la fiole qui nous guérira sans expulser la molécule centrale ! Faut-il avoir du courage pour s’ingérer de l’assa fœtida, du remède du Capucin, ou de Fioraventi, quand un simple morceau de pain ou de viande nous cause parfois une indigestion ! »

Et le soir, soupant en tête-à-tête avec ma bonne tante, je l’observai d’un œil plein de compassion.

« Hélas ! pensais-je en moi-même, que dirais-tu, pauvre Annah Wunderlich, si tu savais que des milliards de bêtes féroces microscopiques s’acharnent à ta ruine, pendant que tu bois tranquillement une tasse de thé !

— Pourquoi me regardes tu donc ainsi, Théodore ? me demanda-t-elle tout inquiète.

—Oh ! ce n’est rien… ce n’est rien…

— Si, je vois que tu me trouves mal aujourd’hui ; j’ai l’air souffrant, n’est-ce pas ?

— C’est vrai, vous êtes bien pâle. Je parie que vous avez encore reçu de la musique ?

— Eh ! sans doute. J’ai reçu hier l’opéra du Grand Darius, une œuvre sublime, une…

— J’en étais sur. Vous avez passé la nuit à pianoter, à prendre des poses, à vous extasier, à jeter des « ah ! » des « oh ! parfait ! merveilleux ! divin ! »

Elle devint pourpre.

« Qu’est-ce que cela signifie, …Monsieur ? Est-ce que je n’ai plus le droit… ?

— Eh ! je ne dis pas le contraire ; mais c’est ridicule : vous vous ruinez le système nerveux, vous…

— Le système nerveux !… C’est vous qui devenez fou, qui ne savez ce que vous dites.

— Au nom du ciel, calmez-vous, ma tante ! La colère dégage de l’électricité, laquelle produit à son tour des insectes par milliards…

— Des insectes ! s’écria-t-elle en se levant comme un ressort ; des insectes ! Avez-vous déjà vu des insectes sur ma personne, malheureux ? Comment, vous osez… Mais c’est infâme !… des insectes !… Louise !… Katell !… — Sortez, Monsieur !…

— Mais ma tante…

— Sortez ! sortez ! Je vous déshérite ! »

Elle criait, elle bégayait, son bonnet lui pendait sur l’oreille, c’était épouvantable.

« Voyons, voyons, m’écriai-je en me levant, ne nous fâchons pas ! Que diable, ma tante, je ne parle pas des insectes que vous croyez… je parle des myriapodes, des thysanoures, des coléoptères, des lépidoptères, des parasites, enfin de cette multitude innombrable de petits monstres qui s’est logée dans votre corps et qui vous ronge ! »

À ces mots, ma tante Wunderlich tomba dans son fauteuil, les bras pendants, la tête inclinée sur la poitrine, et la face tellement pâle,