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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/27

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

grosse mère, qui dessinaient ses mollets d’une manière très-vigoureuse.

Dame Catherina se glissa dans le poulailler par la porte du hangar, et reparut toute rayonnante, avec une douzaine d’œufs qu’elle montrait d’un air de triomphe.

« Eh ! regardez-moi ça, fit-elle debout sur la poutre. Eh bien, j’en ai tous les jours autant… Quels œufs ! Pas une poule du village n’en pond d’aussi beaux. Aidez-moi, monsieur le docteur… aidez-moi, je n’ose pas descendre. »

Il fallut que le bonhomme tînt le pied de l’échelle et prêtât les mains à dame Catherina qui riait, faisait l’effrayée et paraissait tout à son aise. Mathéus était rouge comme une framboise.

« Merci, monsieur le docteur, dit-elle. Je suis sûre que la blanche a pondu derrière le bûcher ; j’ai vu l’œuf de là-haut sur quelques brins de paille. Nous allons envoyer Nickel pour le lever. »

Elle prit alors le bras de l’illustre docteur, et ils entrèrent ainsi dans la maison.

Lorsque dame Catherina et Mathéus parurent dans la cuisine, Coucou Peter, assis sur un escabeau devant l’âtre, soufflait de toutes ses forces dans un long tube de fer pour animer le feu ; les charbons flambaient, les sarments pétillaient, l’eau bouillonnait dans la marmite, une magnifique côtelette rôtissait sur le gril et répandait une odeur très-agréable.

La mère Windling s’arrêta sur le seuil en s’écriant :

« Ah ! gueux de Coucou Peter, je voudrais bien savoir où tu as pris cette côtelette ? »

Coucou Peter, sans se déranger, indiqua la grande armoire de chêne.

« Il est comme un chat, il voit tout. Mais je croyais avoir mis la clef dans ma poche.

— Gardez votre clef, dame Catherina, dit le ménétrier d’un air grave, moi je n’en ai pas besoin ; avec un brin de paille j’ouvre tous les crochets du monde.

— Ah ! le coquin, il finira par les galères, » dit la bonne femme en riant.

Mathéus voulut faire des remontrances à son disciple, mais Coucou Peter l’interrompit :

« Maître Frantz, dit-il, j’aime les côtelettes. Ça n’est pas contraire au système, d’aimer les côtelettes. Tout ce qui n’est pas défendu doit être permis, n’est-ce pas, dame Catherina ?

— Mais oui… Tu as toujours le dernier mot, c’est connu. Allons, ôte-toi de là que je fasse bouillir les œufs. Si monsieur le docteur veut entrer dans la salle, je viens tout de suite ; le temps de réciter un Pater, et tout sera prêt… Et toi, Coucou Peter, tu peux aller abreuver le cheval de monsieur le docteur ; Nickel est sorti ce matin, pour détourner l’eau sur le grand pré.

— Avec plaisir, la mère, avec plaisir. »

Le ménétrier sortit, et l’illustre philosophe entra dans la salle.

Jamais Frantz Mathéus ne s’était senti plus calme, plus heureux, plus content de lui-même et de la nature ; le grand air avait développé son appétit ; il entendait le feu pétiller sur l’âtre, le chat miauler sous la table, et dame Catherina balayer le devant de sa porte, en fredonnant le vieux refrain de Karl Ritter :

 « Aimez-moi, je vous aimerai ! « Je vous aimerai ! « Je vous aimerai ! »

Tantôt il contemplait l’antique horloge de Nuremberg, toute jaune, toute vermoulue, avec son cadran de faïence peint de fleurs brillantes, et son coucou de bois qui chantait l’heure, et l’illustre philosophe ne se lassait pas d’admirer cet ingénieux mécanisme ; tantôt il s’arrêtait devant une fenêtre et promenait ses regards éblouis sur la petite place d’Oberbronn.

Là, tout autour de l’auge verdâtre, où tombait un filet d’eau limpide à travers une longue poutre rongée par la mousse, étaient réunies les jeunes filles du village, en manches de chemises, en petites jupes, les jambes et les pieds nus. Elles battaient leur linge, elles criaient, elles s’appelaient l’une l’autre, elles causaient bruyamment, et le bonhomme souriait de leurs manières naïves et de leurs attitudes pleines de grâce.

Bruno buvait dans l’auge, et de temps en temps tournait la tête comme pour saluer Mathéus ; Coucou Peter faisait claquer son fouet et contait des douceurs aux fraîches lavandières, qui se moquaient bien de ses belles paroles ; mais lorsqu’il voulut, sans doute par vengeance, embrasser la plus jolie de la bande, alors ce furent des cris perçants, des éclats de rire, un tumulte incroyable ; toutes fondirent sur lui en l’éclaboussant à grands coups de battoir et de linge humide.

Malgré cette attaque violente, le gaillard ne lâchait pas la petite ; il l’embrassait sur le cou, sur la nuque, sur les joues, et criait d’un air joyeux :

« Oh ! que c’est bon ! oh ! tapez, tapez toujours, je m’en moque ! Oh ! que j’aime ça ! »

Et tout le monde se mettait aux fenêtres… et l’on riait… et les vieilles femmes criaient… et les chiens aboyaient… et Coucou Peter, tout rouge, tout mouillé, tout essoufflé, répétait :