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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/262

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LE TRÉSOR DU.VIEUX SEIGNEUR.

« — Ah ! Seigneur Dieu !… quel temps pour voyager… quel temps ! — Entrez… entrez ! »

« J’entrai dans le vestibule ; alors, m’ayant regardé, elle me dit :

« — Vous auriez bien besoin de changer, et vous n’êtes pas riche, à ce que je vois… Mais suivez-moi dans la cuisine, vous boirez un bon coup, vous mangerez un morceau pour l’amour de Dieu ; je tâcherai de vous trouver une vieille chemise, et ensuite vous aurez un bon lit. »

« Ainsi parla cette excellente créature, que je remerciai du fond de Pâme.

« Une fois assis au coin de l'âtre, je soupai comme un véritable loup ; Katel levait les mains au ciel en me regardant tout émerveillée. Quand j’eus fini, elle me conduisit dans une chambre de domestique, où, m’étant déshabillé, je ne tardai point à m’endormir sous la protection du Seigneur.

« Je ne pensais pas alors que je dormais sous le toit de ma propre maison ! Qui peut prévoir de pareilles choses ? Que sont les hommes sans la protection des êtres invisibles ? Et, avec cette protection, que ne peuvent-ils pas espérer ? Mais alors de telles pensées étaient loin de mon cœur.

« Le lendemain, m’étant éveillé vers sept heures, j’entendis le feuillage frissonner au dehors ; ayant regardé par ma fenêtre, qui donnait sur le parc du Schlossgarten, je vis les gros platanes laisser tomber une à une leurs feuilles mortes dans les allées désertes, et le brouillard étendre ses nuages gris sur le Rhin. Mes habits étaient encore humides, je les mis cependant, et Katel me présenta quelques instants après au vieux Michel Durlach, le maître d’hôtel, un vieillard de quatre-vingts ans, la figure sillonnée de rides innombrables, les paupières flasques. Il portait une petite veste de velours brun, à boutons d’argent, les culottes de drap bleu, les bas de soie noire, les souliers ronds à larges boucles de cuivre des anciens temps, et se tenait assis, les jambes croisées, au coin du poêle de faïence de la grande salle.

« Gomme je lui demandais du travail, — car j’avais pris la résolution de rester à Vieux-Brisach, — après m’avoir regardé quelques instants, il voulut voir mon livret, et se mit à le lire gravement, ses grosses besicles posées sur son nez bleu en bec de corbin. De temps en temps il inclinait la tête et murmurait :

« — Bon… bon ! »

« À la fin, levant les yeux, il me dit avec un sourire bienveillant :

Vous pouvez rester ici, Nicklausse ; vous remplacerez Kasper, qui doit partir après-demain pour rejoindre son régiment. Vous irez voir matin et soir sur la jetée s’il y a des voyageurs, et vous amènerez leurs bagages. Je vous donne six florins par mois, le logement et la nourriture ; la générosité des voyageurs vous fera bien le double, et, plus tard, nous verrons à faire mieux, si nous sommes contents de vous. Cela vous convient-il ? »

« J’acceptai de bon cœur, ayant résolu, comme je viens de vous le dire, de rester à Vieux-Brisach ; mais ce qui me confirma encore dans cette résolution, ce fut l’arrivée de Melle Fridoline Durlach, dont les grands yeux bleus et le doux sourire s’emparèrent de mon âme. Telle j’avais vu Fridoline, fraîche, souriante, de beaux cheveux blonds cendrés retombant en larges nattes sur son cou blanc comme la neige, la taille gracieuse, les mains un peu grasses et potelées, la voix aimante, telle je l’avais vue dans mon rêve, à peine âgée de vingt ans , et soupirant déjà, comme toutes les jeunes filles, après l’heure fortunée du mariage, telle je la revis alors.

« Et pourtant, Monsieur Furbach, en songeant à ce que j’étais, moi, pauvre domestique, vêtu de la blouse grise, attelé chaque soir à ma charrette comme une bête de somme, la tête penchée, haletant et triste, je n’osais croire à la promesse des esprits invisibles, je n’osais me dire : « Voici ta fiancée, celle qui t’est promise ! » Non, je n’osais m’arrêter à cette idée ; j’en rougissais, j’en tremblais, je m’accusais de folie : je voyais Fridoline si belle, et moi si dénué de tout !

« Malgré cela, Fridoline, dès mon arrivée au Schlossgarten, m’avait pris en affection, ou plutôt en commisération. Souvent le soir, à la cuisine, après le rude labeur du jour, quand tout abattu je me reposais au coin de l’âtre, les mains croisées sur les genoux et l’œil rêveur, elle entrait furtivement comme une fée, et tandis que Katel, le dos tourné, lavait la vaisselle, elle me regardait en souriant et murmurait tout bas :

« — Vous êtes bien las, n’est-ce pas, Nicklausse ? Il a fait si mauvais temps aujourd’hui ! Cette grande averse vous a trempé. Vous faites un travail bien rude, souvent j’y pense, oui, bien rude ! mais un peu de patience, mon bon Nicklausse, un peu de patience ; quand une autre place sera vacante à l’hôtel, vous l’aurez. Vous n’êtes pas fait pour traîner la charrette ; il faut un homme plus fort, plus rude que vous. »

« Et, tout en parlant, elle me regardait d’un œil si doux, si compatissant, que mon cœur en frémissait ; mes yeux se remplissaient de lar-