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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/26

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

Enfin il reprit en mugissant :

« Oh ! oh ! oh ! je suis bien malheureux… J’étais le grand Nabuchodonosor ; je ne pensais qu’à boire, à manger, et voilà que j’ai perdu ma place dans l’échelle des êtres ! Oh ! oh ! oh ! je suis bien malheureux ! »

Mais l’illustre docteur, d’abord tout interdit, reconnut la voix du ménétrier.

« Coucou Peter, s’écria-t-il, oses-tu bien profaner la plus sublime philosophie ? Me crois-tu donc assez simple pour ajouter foi à de vaines illusions ? »

Coucou Peter sortit alors de la grange en poussant de grands éclats de rire :

« Ah ! ah ! ah ! docteur Frantz, s’écria-t-il, quelle farce ! quelle bonne farce ! Que voulez-vous ? quand je vous ai vu parler à ce bœuf, ça m’a donné l’idée de rire un peu. »

Mathéus lui-même ne put s’empêcher de rire, car il avait été d’abord tout saisi.

« Je savais bien, dit-il, que les âmes ne peuvent pas rétrograder d’un règne dans l’autre, c’est impossible, c’est contraire au système ; aussi ma surprise était grande, c’est même ce qui m’a fait découvrir ta supercherie ; l’âme humaine ne peut exister dans le corps d’un animal, elle ne trouverait pas une place suffisante au cerveau. »

Alors le bonhomme s’égaya longtemps de sa première surprise, et Coucou Peter se tenait le ventre, n’en pouvant plus.

Ils riaient encore lorsque la mère Windling, en petite jupe de laine rayée de rouge, les bras nus jusqu’aux coudes, toujours fraîche et pleine de grâce, ouvrit la porte de la cour et descendit le petit escalier.

Elle venait donner à manger aux poules ; son tablier était rempli de pois, de millet et de toutes sortes de grains.

« Eh ! bonjour, monsieur le docteur, fit-elle en apercevant Mathéus ; déjà levé de si bonne heure ! Avez-vous bien passé la nuit ?

— Très-bien, ma chère dame, très-bien, répondit le bonhomme avec empressement.

— Eh ! dites donc, dame Catherina, interrompit le ménétrier, je vais allumer le feu dans la cuisine.

— Oui, va, Coucou Peter, je reviens tout de suite. Vous allez voir, monsieur le docteur, les belles poules ; c’est une vraie bénédiction… Pipi ! pipi ! J’en ai trois qui pondent tous les jours, et des œufs ! Pi pi ! pi pi ! des œufs gros comme le poing… Pi pi pi ! pi pi pi ! »

Et les poules de s’élancer, les canards d’accourir, les oies d’étendre leurs ailes, et toute la volaille de caqueter, de crier, de glousser ; il en sortait de partout : des huppées, des pattues, des grandes et des petites, des noires et des blanches, des jaunes et des rousses ; et tout cela se poussait, sautait, voletait à faire plaisir.

« Oh ! que c’est beau ! murmurait l’illustre philosophe. Oh ! nature, nature, mère féconde, déesse aux riches mamelles, animation, souffle divin ; ta richesse et ta variété n’ont point de bornes ! »

La mère Windling piaffait, se rengorgeait et souriait, s’attribuant la meilleure part de ces éloges.

« N’est-ce pas, disait-elle, que mes poules sont grasses et bien nourries ? Je leur donne tout ce qu’il y a de mieux. Voyez la grande blanche, depuis trois semaines elle pond tous les jours. Et la grise, là-bas, avec des plumes jaunes près des yeux, c’est un trésor pour le ménage ; figurez-vous que je l’ai vue pondre deux fois dans un jour, un œuf le matin, l’autre le soir… encore elle en cache ! Et ce petit coq noir, un vrai diable ; il a déjà plumé le grand avant-hier, à cause de la petite rousse que voilà, une vraie pie-grièche qui les agace ! Je èparie qu’ils vont s’empoigner aux cheveux… Eh ! eh ! je le disais bien ! Ah ! les gueux ! voulez-vous, voulez-vous bien finir ? Ah ! les vauriens ! Canailles d’hommes, ils n’en font pas d’autres ! A-t-on jamais vu… »

Mais elle avait beau crier, les deux rivaux étaient aux prises, bec contre bec, la crinière hérissée, sautant l’un par-dessus l’autre, cherchant à se saisir au vif, tournoyant, voltigeant, se poursuivant avec une fureur incroyable ; heureusement une nouvelle poignée de grains leur fit suspendre la bataille.

« C’est étrange, murmurait Mathéus, cette espèce des gallinacées, si timide, est parfois animée des instincts les plus féroces ! Ce que peut la jalousie, passion furibonde et sanguinaire ! »

La mère Windling le regardait du coin de l’œil et se disait : « Pauvre cher homme, tu penses à Tapihans, mais tu n’as rien à craindre… non ! non ! c’est un trop vilain coq pour entrer à la maison. »

Enfin elle vida son tablier, et regardant Mathéus avec un tendre sourire :

« Est-ce que monsieur le docteur aime les œufs ? demanda-t-elle.

— Beaucoup, ma chère dame, surtout à la coque, c’est une nourriture saine et délicate.

— Eh bien ! nous allons lever les œufs tout de suite ; il doit y en avoir assez pour votre déjeuner. »

Alors elle grimpa à l’échelle sans façon, et quoique l’illustre philosophe eût détourné la tête rapidement, il entrevit les bas bleus de la