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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/257

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drale de grès rouge encore inébranlable sur sa base de granit, comme au temps des croisades ; à gauche quelques modestes maisons bourgeoises assez propres ; une jeune fille donnait du mouron à ses oiseaux, un vieux boulanger en veste grise fumait sur le seuil de sa baraque ; en face, à l’autre extrémité du plateau, l’hôtel du Schlossgarten détachait sa blanche façade sur le fond verdoyant d’un parc. Là s’arrêtent les touristes qui vont à Fribourg en Brisgau. C’est un de ces bons hôtels allemands, simples, élégants, confortables, dignes enfin d’héberger un mylord en voyage.

M. Furbach entra dans le vestibule sonore ; une jolie servante vint le recevoir, fit transporter ses effets dans une belle chambre au premier, où le vieux libraire se lava, changea de chemise, se fit la barbe ; après quoi, frais, dispos et de bon appétit, il descendit à la grande salle, prendre son café au lait selon sa vieille coutume.

Or, il était dans cette salle depuis environ une demi-heure, — une salle haute et spacieuse, tendue d’un papier blanc à bouquets de fleurs, le plancher sablé, les hautes fenêtres à glaces étincelantes, ouvertes sur la terrasse, — il venait de terminer son déjeuner et s’apprêtait à faire un tour dans les environs, lorsqu’un homme grand, en habit noir, rasé de frais et la serviette sur le bras, le maître de l’hôtel enfin, entra jetant un coup d’œil sur les tables couvertes de leurs nappes damassées, s’avança gravement vers M. Furbach en le saluant d’un air cérémonieux, le regarda et fit entendre une exclamation de surprise :

« Seigneur Dieu… est-ce possible ? mon ancien maître ! »

Puis, les bras étendus, d’une voix saisissante :

« Monsieur Furbach, ne me reconnaissez-vous pas ? »

Le vieux libraire, non moins ému, regarda cet homme, et, au bout d’un instant, dit :

« C’est Nicklausse !

—Oui, Nicklausse, s’écria le maître d’hôtel ; oui, c’est moi ! Ah ! Monsieur… si j’osais. »

M. Furbach s’était levé.

« Allons, ne vous gênez pas, dit-il en souriant, je suis heureux, bien heureux, Nicklausse, de vous revoir en si bel état. Embrassons-nous, si cela vous fait plaisir. »

Et ils s’embrassèrent comme de vieux camarades.

Nicklausse pleurait ; les servantes étaient accourues ; le brave maître d’hôtel s’élança vers la porte du fond en s’écriant :

« Ma femme !… mes enfants !… venez voir… venez !… Mon ancien maître est là !… Venez vite ! »

Et une jeune femme de trente ans, fraîche, gracieuse et belle, un grand garçon de huit à neuf ans, un autre plus petit, parurent.

« C’est mon maître ! criait Nicklausse. Monsieur Furbach, voici ma femme… voici mes enfants… Ah ! si vous vouliez les bénir ! »

Le vieux libraire n’avait jamais béni personne, mais il embrassa la jeune femme de bon cœur et les marmots aussi ; le plus petit s’était mis à pleurer, croyant qu’il s’agissait de quelque malheur ; l’autre, les yeux tout grands ouverts, regardait ébahi.

« Ah ! Monsieur, disait la jeune femme toute rouge, tout émue, que de fois mon mari s’est entretenu de vous avec moi, de votre bonté, de tout ce qu’il vous doit.

— Oui, interrompit Nicklausse, cent fois l’idée m’est venue de vous écrire, Monsieur, mais il y aurait eu tant de choses à vous dire, il aurait fallu vous expliquer… Enfin, il faut me pardonner.

— Eh ! mon cher Nicklausse, je vous pardonne de tout mon cœur, fit le brave homme. Croyez que je suis heureux de votre fortune, quoique je ne me l’explique pas.

— Vous saurez tout ! dit alors le maître d’hôtel ; ce soir… demain… je vous raconterai… C’est le Seigneur qui m’a protégé… C’est à lui que je dois tout… C’est presque un miracle… N’est-ce pas, Fridoline ? »

La jeune femme inclina la tête.

« Allons, allons, tout est pour le mieux, dit M. Furbach en se rasseyant ; vous me permettrez de passer un ou deux jours à votre hôtel, pour renouveler connaissance.

— Ah ! Monsieur, vous êtes chez vous, s’écria Nicklausse ; je vous accompagnerai jusqu’à Fribourg, je vous ferai voir toutes les curiosités du pays ; je veux vous conduire moi-même. »

L’empressement de tous ces braves gens ne peut se rendre ; M. Furbach en était touché jusqu’aux larmes. Durant tout ce jour et le suivant, Nicklausse lui fit les honneurs de Vieux-Brisach et des environs ; bon gré mal gré, il conduisit le brave homme du haut de son siège ; et comme Nicklausse était le plus riche propriétaire de la contrée, comme il possédait les plus belles vignes, les plus gras pâturages du pays, et qu’il avait de l’argent placé partout, qu’on juge de l’étonnement de Brisach en le voyant conduire de la sorte un étranger : M. Furbach passa pour quelque prince voyageant incognito. — Quant au service de l’hôtel, quant à la bonne chère, au vin et aux autres accessoires de ce genre, je n’en dis rien : c’était splendide ; le vieux libraire dut l’avouer qu’il n’avait jamais été traité plus grandement, et ce n’est pas sans impatience qu’il attendait