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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/242

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quillement et j’écoute les marteaux aller jusqu’au matin.

— Vous les aurez, Polack, dit le maire, vous les aurez, je vous le promets.

— Eh bien donc, à la grâce de Dieu ! je me dévoue pour ma femme et mes enfants… Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut que tous nous y passions… Que ce soit par un coup de marteau ou par un gros rhume comme Harmentier, ça revient au même. »

Ainsi parla cet homme intrépide, et le soir même, entre dix et onze heures, ayant pris les instructions de maître Zacharias, qui l’attendait dans sa chambre pour dresser procès-verbal, il se mit à gravir la côte, non sans palpitations de cœur et de graves réflexions en tout genre… Mais que ne fait-on pour de l’argent, surtout quand on aime l’absinthe ? Or, Polack aimait l’absinthe… c’était ce qu’il appréciait le plus dans la civilisation.

Il gravissait donc lentement la côte. La nuit était noire comme de l’encre… la tour ressortait des ténèbres avec ses soupiraux en feu… les marteaux retentissaient sur l’enclume… au-dessous, les chiens hurlaient d’une voix plaintive. Comme le bruit des marteaux augmentait toujours et que la nuit devenait plus fraîche à mesure que Polack montait, le brave homme fut tout à coup pénétré d’une inquiétude indéfinissable.

L’idée lui vint de s’asseoir à mi-côte dans les bruyères, d’inventer une histoire touchant la forge, et de redescendre la raconter au maire. Mais il avait beau réfléchir, aucune histoire ne lui venait à l’esprit ; il ne pouvait se figurer ce que faisaient maître Daniel et ses fils, rien ne lui paraissait assez lugubre, assez terrible. Et puis il se prenait à rêver que si plus tard on découvrait qu’il avait menti, l’autorité serait bien capable de le renvoyer malgré sa belle voix.

Il eut donc un grand repentir de s’être hasardé jusque-là ; mais, étant très vaniteux de sa nature, il aima mieux tout risquer, que de redescendre dire à Zacharias qu’il avait eu peur. C’est dans de telles dispositions que Polock arriva jusqu’au pied des roches.

Le bruit des marteaux continuait toujours… Il écouta longtemps, reprit haleine, et déplora sa propre audace.

« Peut-on voir un homme aussi bête que moi ? dit-il. Si je n’avais pas pris quatre verres d’absinthe ce matin, est-ce que l’idée me serait jamais venue de proposer au maire de monter ici poux cent francs ? Ce n’est pas cent francs… c’est mille francs… dix mille francs que j’aurais dû demander… Il ne me les aurait pas donnés, et je serais encore tranquillement chez moi ! Ces Rock ont déjà assommé des ingénieurs, des architectes, des ouvriers… maintenant ils reviennent du bagne… ils sont plus féroces, plus enragés qu’avant… Si l’un d’eux me voit, je suis perdu ! »

Alors il se représenta la figure du vieux Rocket celles de ses fils, et ces figures lui parurent épouvantables.

En outre, il se rappela Fuldrade et ne douta point que la vieille ne fit sentinelle.

Enfin tout lui parut si terrible, que pour la seconde fois il fut tenté d’inventer une histoire et de redescendre.

« Je suis monté jusqu’au pied des roches, se dit-il, est-ce qu’un autre aurait eu ce cou- rage ?… Je voudrais bien voir monsieur le maire ici ; je suis sûr qu’il serait le premier à me dire : « Allons-nous-en ! » et qu’il me supplierait même de nous sauver… Quel bruit ils font là-haut ! »

Cependant, au bout d’un grand quart d’heure, la monotonie du tic toc lui rendit un peu de courage.

« Puisqu’ils forgent, ils ont le dos tourné… ils ne peuvent voir derrière eux, se dit-il ; d’un autre côté, le bruit de l’enclume les empêche d’entendre… qui sait s’ils me verront ?… Allons, Polack, courage ! tu cours vite… tu auras de l’avance. »

Cela dit, le crieur grimpa le sentier rapidement et monta jusque sur le plateau. Il y était à peine que le bruit cessa.

«Je suis découvert ! » pensa-t-il en frissonnant.

Mais la lune, écartant alors un nuage, éclaira les bruyères désertes : pas un bruit… pas un soupir… tout était paisible… silencieux.

Polack sentit comme une douce fraîcheur se répandre dans son âme. Il respira longuement, et, s’avançant à petits pas derrière la tour, il poussa l’audace jusqu’à monter sur un tas de décombres, et à regarder par un soupirail.

D’épaisses broussailles croissaient dans cette ouverture ; on ne pouvait le découvrir : lui, voyait tout, comme au fond d’une citerne, car le donjon était quinze pieds plus bas, les ruines s’étant amoncelées autour.

Voici donc ce qu’il vit :

Au milieu de la tour était l’enclume sur un bloc de chêne ; dans l’un des angles à gauche, on avait construit un fourneau de terre, où plongeait le bec de l’énorme soufflet, suspendu par deux barres de fer engagées dans le mur. La lumière sortait de là, rouge comme du sang, éclairant la vieille, assise sur un escabeau entre ses deux chèvres, le père Rock et ses deux fils, en manches de chemise et pantalons