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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/235

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MAITRE DANIELVI ROCK.

« Maître Daniel et ses fils sont dans les ruines ; ils n’ont pas voulu descendre au village. Sur le sentier du Behrethâl, le vieux m’a chargé de vous dire cela. Montez donc à la grande tour, car ils vous attendent. »


XVIII


Maître Daniel et ses fils étaient sortis de prison la veille au soir ; ils avaient fait la nuit même et le jour suivant vingt lieues à pied. Le vieux forgeron, malgré ses quatre-vingts ans, ne paraissait pas fatigué d’une si longue traite ; il avait conservé toute sa vigueur, seulement sa tête grise était devenue blanche comme la neige, et des rides nombreuses sillonnaient sa longue figure maigre.

« C’est agréable tout de même, disait-il en souriant, de pouvoir se dégourdir les jambes, et de regarder le soleil en face ! »

Ses fils n’avaient pas changé : tout ce que disait leur père obtenait leur assentiment d’avance.

A la vue de la montagne, tous trois s’arrêtèrent un instant. Que de pensées durent alors se presser dans leur âme ! Kasper en pâlit.

Un peu plus loin, Christian, descendant de la route sur la lisière du bois, alla couper une branche de sapin, et le père Rock, en ayant pris quelques brindilles, les froissa dans sa main pour en respirer l’odeur.

Puis ils suivirent en silence le sentier du Waldeck, afin d’éviter, par un détour, la vue du chemin de fer, qui les offusquait depuis longtemps avec ses rails immenses.

Tous les travaux étaient finis : il ne s’agissait plus que d’avancer la locomotive et les wagons pour aller de Nancy à Strasbourg comme un éclair.

A quatre heures de l’après-midi, par un temps superbe, maître Daniel Rock et ses fils arrivèrent sur les hauteurs du village. A leur droite s’élevait l’Oxenberg, à leur gauche la Roche-Plate.

Leurs yeux plongèrent avidement sur la forge, sur les maisonnettes, sur le tunnel, sur la gare, à mi-côte, construite en pierres de taille.

Que les choses étaient changées ! Au lieu des misérables chaumières éparses, toutes vertes de moisissures, de jolies maisons en grès rouge, bien alignées, la toiture élégante, les marches neuves, les fenêtres encadrées de bordures blanches, les vitres scintillant au soleil ; une rue large, régulière, décrivant le demi-cercle au pied de la côte ; de petits jardins entourés de palissades vertes ; les femmes et les filles vêtues de robes légères taillées sur un nouveau modèle ; la vieille fontaine bourbeuse, avec ses auges de bois à fleur de terre, remplacée par une colonne de grès blanc, envoyant trois jets limpides dans un grand bassin, où venait s’abreuver le bétail ; l’église elle-même repeinte à neuf, et la mairie couverte d’ardoises.

La maison du père Rock, avec ses volets fermés, sa petite forge décrépite, les marches déprimées, au milieu de tout cela, ressemblait à quelque coupe-gorge : c’était pourtant autrefois la plus belle construction de Felsenbourg !

Puis, au-dessus du village, à mi-côte, apparaissaient la courbe majestueuse du chemin de fer, comme tracée au compas sur une étendue de trois lieues, d’Erschwiller à Saverne ; les montagnes coupées en talus ; les terrasses planant sur les ravins, et, plus haut, les bois immobiles au milieu des nuages !

Voilà ce que découvrirent le forgeron et ses fils, non sans une sorte d’admiration intérieure, car maître Daniel et ses garçons étaient faits pour comprendre la grandeur et les difficultés d’un pareil ouvrage.

Lorsqu’ils eurent longtemps contemplé ces choses, le père Rock dit :

« Ils ont bien travaillé !… Oui !… je ne puis soutenir le contraire ; c’est comme tracé sur un papier avec de l’encre. Mais nous perdons notre temps à nous ennuyer ici. Allons ! garçons, allons ! Vous voyez bien que ce chemin de fer nous enlève les trois quarts de notre grand pré là-bas, et qu’il traverse notre montagne ; il n’y a que des brigands qui aient pu faire cela !

— Vous avez raison ! dit Kasper.

— Oui, s’écria Christian, ce sont de vrais brigands !

— Eh bien donc, en route ! dit le père Daniel, le reste ne nous regarde pas. J’aurais bien voulu pouvoir descendre tout de suite embrasser Thérèse et Ludwig… mais je ne remettrai jamais les pieds dans ce nid de voleurs !

Dire que pas un homme, au conseil municipal, n’a défendu nos biens, et qu’on les a même vendus, sous prétexte de payer les gueux qui nous avaient attaqués sur la côte !… Eh bien, puisque leur chemin de fer est fini, nous verrons comme il marchera ! J’ai toujours dans l’idée qu’il leur faudra plus de chevaux qu’avec des voitures ordinaires. »

Tout en causant, ils montaient vers le donjon, et c’est à cinquante pas de là, qu’ayant rencontré le braconnier Sperver à l’affût dans