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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/219

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MAITRE DANIEL ROCK.

à coup il s’interrompit tout étonné du calme de son auditoire.

Le vieux forgeron, les bras croisés sur la poitrine, et ses fils, les coudes sur la table, leurs larges mâchoires dans la main, l’écoutaient froidement, sans donner un signe d’approbation ni de colère.

Et comme le vénérable curé, tout interdit de ce silence, les regardait tour à tour, maître Daniel dit d un ton calme :

« Continue, Thérèse. »

Et Thérèse continua.

Dès lors, le père Nicklausse se crut le seul homme vraiment attaché aux vieilles coutumes… Il alla moins souvent visiter la famille des Rock.

« Ces gens-là, pensait-il, se bornent à faire leur devoir pour eux-mêmes et s’inquiètent peu des autres… Ils se disent : « Pourvu que nous soyons dans l’arche sainte, que nous fait le déluge ? » Mais attendons les Pâques… qu’ils arrivent à confesse… alors, je leur ôterai le bandeau des yeux… je leur ferai comprendre que le Seigneur ne met pas dans sa balance, au nombre de nos bonnes actions, le mal que nous n’avons pas fait, mais, au contraire, qu’il nous impute à crime le bien que nous avons négligé de faire… Je leur ferai comprendre qu’après avoir allumé une lampe au flambeau de l’Éternel, ceux-là sont bien coupables qui la couvrent et la mettent sous le lit… que cette lampe doit briller sur le chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière ! — Que les Pâques arrivent… et nous verrons ! »

Ainsi raisonnait le bon curé Nicklausse ; mais il n’eut pas besoin d’attendre jusqu’à Pâques pour faire ses remontrances, car les Rock n’étaient pas de ceux qui mettent la lampe sous le lit… Au contraire, ils voulaient la faire briller au grand jour.

Tous les soirs, maître Daniel, après le travail de la forge, entre sept et huit heures, montait lentement le sentier des ruines… puis il s’adossait contre les rochers, tout en haut, quelquefois seul, quelquefois avec la vieille Fuldrade, et tous deux contemplaient les progrès du chemin de fer… les abatis d’arbres… la direction des piquets.

Les ouvriers et les ingénieurs les voyaient de loin jusqu’à l’heure du crépuscule, au moment où l’horizon s’empourpre, où chaque brindille de lierre, chaque herbe, chaque liseron se découpe en noir sur ce fond lumineux.

On les distinguait mieux alors. Maître Daniel semblait immobile… la vieille, au contraire, pmlait, faisait des gestes… et les bûcherons n’étaient pas trop rassurés, craignant qu’elle ne leur jetât un mauvais sort.

Le vieux forgeron ne tarda point à s’apercevoir que le chemin se dirigeait droit sur la côte… mais durant un mois il n’en dit rien à ses fils.

Les ingénieurs poursuivirent leurs études dans les champs, dans les bois, dans les prairies… Enfin la ligne des piquets s’approchant de plus en plus, elle finit par déboucher de la forêt de hêtres, à deux portées de fusil des bruyères.

Ce jour-là, maître Daniel descendit de son poste d’observation vers huit heures. Il était parfaitement calme et dit à ses fils :

« Demain, nous irons nous confesser… Cela tombe bien sur un samedi ; après-demain, mes garçons, nous pourrons communier. »

Les deux garçons inclinèrent la tête.

Thérèse sortit dans la cuisine pour pleurer

Quelques instants après, elle vint dresser la table et l’on soupa, puis le père Rock dit : « Nous ne lirons pas ce soir… il faut que nous fassions chacun notre examen de conscience… Montez dans vos chambres. »

Kasper et Christian montèrent.

Quand le vieux Rock fut seul avec sa fille… la voyait assise dans le grand fauteuil, la tête sur ses genoux et qui sanglotait ainsi… il s’approcha doucement, et la regardant sans oser l’interrompre… deux larmes du vieillard tombèrent sur son cou.

Alors, elle se relevant, ils s’embrassèrent longtemps en silence.

« Tu ne m’as jamais donné que de la satisfaction, Thérèse, disait maître Daniel d’une voix étouffée ; je te bénis ! »

Puis ils allèrent se coucher dans le plus grand silence, pour ne pas troubler les réflexions de Kasper et de Christian.


XIV


Maître Daniel Rock et ses fils se confessèrent le lendemain ; et le surlendemain, dimanche, ils communièrent ensemble.

Ce jour-là, M. le curé Nicklausse, après avoir chanté les vêpres, s’en retournait tranquillement au presbytère, lorsqu’il fut abordé par maître Bénédum.

Depuis la rupture du mariage de Ludwig et de Thérèse, le meunier avait perdu toute sa bonne humeur d’autrefois ; on le voyait aller et venir par le village, la tête basse, l’air soucieux, les poings dans les poches de sa veste,