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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/175

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le fruit de son labeur de bien des années et celui de sa famille à l’achat de la côte avec ses décombres, ses ronces, ses bruyères et ses nids de chouettes.

Personne n’avait osé rire de sa folie, car le père Rock ne plaisantait pas ; et d’ailleurs, comme il avait payé comptant, la commune s’était réjouie d’un pareil débarras.

Cela s’était passé depuis dix ou douze ans, et maître Daniel ne paraissait point se repentir de l’acquisition.

Il travaillait d’habitude avec ses fils jusqu’à six heures en hiver, jusqu’à huit en été. À cette heure, ils fermaient la forge et rentraient ensemble à la maison.

Thérèse avait dressé la table ; ils soupaient en silence et buvaient un bon coup de vin. Puis arrivait Ludwig Bénédum, — le fils du meunier Frantz Bénédum, — l’amoureux de Thérèse : un superbe garçon blond et rose, les yeux bleus, les lèvres mollement arrondies, en petite blouse grise et coiffé du large feutre montagnard. Il s’asseyait derrière le grand fourneau de fonte côte à côte avec la jeune fille, et tous deux causaient à voix basse, sans que le père Rock le trouvât mal. Il estimait la famille des Bénédum, la plus vieille de Felsenbourg après la sienne : des gens bien posés, honnêtes et riches. Il reprochait bien au père Bénédum de s’occuper un peu trop d’affaires, d’acheter des blés, de spéculer, de courir après l’argent, au lieu de se tenir dans son moulin ; mais il aimait le fils et avait accueilli sa demande avec satisfaction.

Un peu plus tard arrivait le curé Nicklausse, un grand vieillard à tête blanche. — On poussait le grand fauteuil devant lui, on ôtait la nappe, et l’on causait de l’endurcissement des cœurs.

« Ah ! disait le père Nicklausse, nous ne sommes plus au temps où notre sainte religion régnait sur les âmes… Où les peuples partaient par centaines de mille pour faire la guerre aux Sarrasins et conquérir le Saint-Sépulcre !… Alors la face du monde était l’image du royaume des cieux : notre saint-père, en haut, avec ses trois couronnes, lançait la foudre… les rois et les empereurs, au-dessous, obéissaient comme des fils soumis… Puis les princes, les ducs, les seigneurs dans leurs châteaux, entourés de reiters et de moines pieux, célébraient le triomphe de la foi. Les peuples n’étaient pas encore possédés du démon de l’orgueil… ne faisaient point le commerce, ni l’usure, source du mensonge et de tous les vices… Ils cultivaient la terre, ils élevaient des cathédrales, et recevaient humblement leur pain à la porte des couvents ! — Où sont-ils… où sont-ils, ces temps glorieux ?… Hélas ! la poudre à canon, l’imprimerie, les navigations lointaines, la vapeur et mille autres inventions de l’esprit des ténèbres ont perverti l’univers. Autrefois on ne cherchait qu’à faire son salut… De nos jours, on n’ambitionne que les honneurs et les vaines richesses… Autrefois, tout était à sa place : le fils du maçon restait maçon… le fils du charpentier restait charpentier… Aujourd’hui, chacun veut s’agrandir… personne n’est satisfait de son état… L’arbre de la science porte enfin ses fruits : le fils du paysan veut devenir général… il veut égaler les Mathatias et les Macchabées ! — Le fils du bourgeois veut être juge, procureur, écrivain… Il prononcera des sentences comme Samuel, il chantera des hymnes comme Isaïe, il tiendra le glaive comme saint Marc et la plume comme saint Jean ! — Et les rois… les rois eux-mêmes veulent éblouir les générations futures par des œuvres impies… ils couvrent la terre de routes et de canaux, et les mers de bâtiments sans nombre ; ils invitent les hommes à de nouvelles découvertes, comme si toutes les sciences n’étaient pas dans nos livres saints… Ils dressent des statues à des hommes du néant, destinés autrefois à manier la pioche ou la truelle… ils encouragent l’esprit d’orgueil, et les révolutions fondent les unes après les autres sur les nations, comme les vautours du ciel sur des corps sans âme ! — Ah ! père Daniel, quel est notre bonheur de vivre au milieu des bois, derrière les montagnes !… Cet océan de misères et de calamités ne peut nous atteindre… Nous sommes ici comme Noé dans l’arche d’alliance, lorsque les tempêtes, semées d’éclairs et de tonnerres, mugissaient autour et que les mers répandaient leurs abîmes dans les cieux ! »

Le père Rock inclinait alors gravement la tête et répondait :

« Vous avez bien raison, monsieur le curé ; mais ne pensons point à ces choses… elles nous inspirent trop de colère… Thérèse, va chercher le livre des chroniques… lis-nous l’Histoire de Hugues le Loup, premier des Nideck, lequel étrangla sa femme de ses propres mains… ou les Guerres de Brunehaut et de Frédégonde… ou ce que tu voudras… Tout est beau… monsieur le curé n’a qu’à choisir. »

Thérèse alors allait chercher le vieux bouquin à fermoirs de cuivre : elle le déployait lentement sur la table, et rejetait sur ses belles épaules les longues tresses de sa magnifique chevelure noire, puis elle se mettait à lire lentement les faits et gestes des grands et glorieux seigneurs Hugues le Loup, Chilpéric le